Avez-vous vu passer Irène?

À moins d’avoir été enfermé dans un placard pendant une semaine, d’être aveugle et sourd, d’émerger du coma, de vivre dans le fin fond du bois sans iPhone ni GPS, d’être en Somalie ou d’être mort, ce qui est à peu près la même chose, vous avez vu les dégâts qu’Irene a causés, surtout dans nos médias.

Quand j’ai allumé la télé samedi, j’ai cru qu’ils passaient un Infommercial pour des bottes de caoutchouc. C’était CNN.

Au mépris des appels à la prudence et des avis d’évacuation que martelaient les autorités, les journalistes de terrain, dont c’était l’heure de gloire, déambulaient sur les plages balayées par le vent, pataugeaient dans les rues que l’eau commençait à envahir, jouaient avec les branches emportées par l’ouragan, tentaient de nous expliquer qu’il pleuvait alors qu’on voyait très bien… qu’il pleuvait.

Au lieu de regarder par la fenêtre la nature en furie qui faisait danser les arbres devant chez eux, des milliers, que dis-je, des millions de téléspectateurs ont assisté ce week-end au spectacle animé de la réalité en direct au petit écran. Un ouragan la fin de semaine, quelle aubaine pour les télédiffuseurs et les vendeurs de chandelles!

Quand Irène a été rétrogradée en tempête tropicale, on a vu la déception qui se lisait sur les visages des journalistes de CNN. Il faut comprendre qu’Irène, à CNN, était plus big, plus forte, plus violente, plus menaçante que nulle part ailleurs.

Dans les officines des chaînes d’info continue, on se gargarisait en voyant monter les cotes d’écoute en même temps que les flots de l’Hudson River.

Prudentes, les autorités étatsuniennes qui, contrairement au maire de Montréal n’ont pas peur d’en faire trop, demandaient à répétition de rester à l’intérieur pour éviter la furie d’Irène. Mais à l’intérieur, Irène était présente partout : à la TV, à la radio, sur Internet, sur FaceBook, sur Twitter, même au téléphone, tante Claudine ne parlait que d’Irène. Pas moyen de l’éviter.

Finalement, Irène est allée mourir aux confins du Canada et de l’Atlantique. Non sans avoir fait de nombreux dégâts matériels, quelques morts et, surtout, des dommages irréversibles au journalisme de terrain et à la presse d’enquête.

Si au moins nos médias suivaient la famine en Afrique avec autant de promptitude et d’enthousiasme…

 

Texte publié dans BRANCHEZ-VOUS.

S’arrêter pour regarder l’accident

Les gens sont ainsi faits qu’ils aiment regarder le malheur des autres dans les yeux en pensant que c’est rien que du bonheur pour eux. Une panne, un accident, une auto dans le fossé, une personne écrasée, un vélo renversé, les gens pressés mettent instinctivement le pied sur le frein pour admirer l’horreur au quotidien.

Depuis tout petit je me demande pourquoi ces attroupements de badauds autour des accidents d’autos ? Pourquoi ces longues files de voitures au ralenti sur les voies rapides de l’autoroute alors que la collision a eu lieu de l’autre côté du terre-plein ? Pourquoi ces curieux au bord du torticolis devant la maison en flammes sur le point de s’effondrer à leurs pieds ? Si au moins c’était pour aider, pour sauver ou même pour apaiser la douleur des autres. Mais non, la foule fascinée comme si elle était au cirque reste muette et statique spectatrice devant l’horreur terrible à laquelle elle assiste gratis.

Nous ressentons tous le même plaisir coupable quand, aux infos, on entend l’histoire épouvantable de ces deux hommes écrasés sous leur maison ou quand on lit les détails macabres sur la mort atroce de ce cycliste coupé en deux par un automobiliste. Serions-nous sadiques? Masochistes? À ce point désœuvrés? En mal de sensations extra-fortes? Avide de voir la mort pour sentir qu’on est en vie?

Des journaux qui tachent les doigts et l’âme font de cette fascination leur fond de commerce lucratif. Au détriment des sujets qui concernent l’avenir, le monde, la société, la vie, l’amour, les gens,… Parce qu’ils savent que vous serez irrésistiblement attirés par la photo mal cadrée de ces pompiers en une qui tentent tant bien que mal de cacher derrière des couvertures inutiles le spectacle abominable de la mort qui plane. Bien plus que par cet article de fond sur l’économie du dollar. Je confesse que je ne l’ai pas lu non plus.

Quand il y a un accident, j’ai juste envie d’accélérer, de prendre mes jambes à mon cou et de m’enfuir. Loin. Mais entraîné par le mouvement de la foule, je suis moi aussi captivé par les morceaux de tôle tordue, les flaques de sang sur le bitume, le pare-brise en morceau dans le visage des gens, le bruit des sirènes, l’odeur de la mort, le silence de la peur, la fragilité de la vie, notre fin qui approche elle aussi…

Chronique publiée dans URBANIA

La ténacité des escargots

Hier matin, il y avait des escargots sur le trottoir. En pleine ville, des petits gastéropodes nonchalants. Ils ne vont pas bien vite. Ils prennent leur temps. Ils n’ont pas l’air bien forts. Ils se glissent timidement. Ils se cachent à la moindre frayeur. Mais ils avancent. Sans répit. Ils avancent et ils vont loin.

Les escargots arrivent avec la pluie. Comme s’ils tombaient du ciel. On ne les attend pas et les voilà ! On pensait les rencontrer en pleine campagne, ils montrent le bout des antennes sur le béton froid de la grande ville. On croyait qu’ils ne quittaient jamais leurs forêts, on les retrouve fringants au coin de la rue. Comme une goutte improbable d’utopie dans un monde trop gris, un vent de printemps à l’aube de l’automne, un hommage timide à la vie qui va inlassablement vers sa fin.

Ces petites bêtes sensibles se pensent invincibles dans leur carapace fragiles comme du verre. Derrière leurs antennes rétractables, elles sont combatives, persévérantes, opiniâtres et courageuses. Jusqu’à ce qu’un quidam leur marche dessus.

J’admirais leur combat pour la vie quand j’ai appris la mort de Jack Layton. La vie me semblait vraiment ridicule. Trop injuste. Trop cruelle. Trop fragile. Trop inutile. Jack Layton était un homme hors norme, un politicien sensible, ouvert, intègre, courageux, opiniâtre. Et puis je me suis rappelé la détermination, la persévérance et la ténacité des escargots. Ils ne comptent pas sur leurs muscles pour avancer. Ils comptent sur leur courage. Et ils vont loin.

On ne recopiera et partagera jamais assez le dernier paragraphe de la lettre que Jack Layton nous a écrite samedi, deux jours avant de mourir: « Mes amis, l’amour est cent fois meilleur que la haine. L’espoir est meilleur que la peur. L’optimisme est meilleur que le désespoir. Alors aimons, gardons espoir et restons optimistes. Et nous changerons le monde. »

Chronique publiée dans BRANCHEZ-VOUS.

Un coup dans les partis

Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’une faute d’orthographe. C’est plutôt un subtil jeu de mot pour égayer votre journée car je vais vous entretenir ici, non pas de couilles, quoi que certains en manquent, mais d’un sujet éminemment plus sérieux : l’indépendance du Québec. Si ça vous endort, autant aller vous coucher tout de suite, car on n’a pas fini d’en parler. Ou alors cliquez ici si vous pensez pouvoir raviver quelque flamme assoupie qui vous aidera à vous tenir debout.

Hier, un nouveau mouvement pour le Québec a donc vu le jour. Un autre me direz vous si vous suivez l’actualité avec acuité.

Alors que certains parlent d’immobilisme, de désengagement, de découragement, de désenchantement, il n’y a jamais eu autant de mouvements autour de la souveraineté.

Les uns déchirent leur chemise et leur carte du Parti Québécois. Ça fait du bruit et ça fait du vent mais ça ne fait pas de mal. Les autres se tâtent jusqu’à la prochaine érection (un autre jeu de mot amusant pour soutenir votre attention jusqu’au bout…). Ici, des souverainistes déçus y vont d’un solide manifeste pour secouer en plein été la fibre nationaliste, et là un ex-péquiste dont on a oublié le nom a déjà enregistré le nom de son parti mais n’a pas encore d’équipe pour le peupler.

Les arguments fusent : crise d’identité, crise de confiance, manque d’objectifs, déficit de sens commun, scandales, pertes de repères, gaz de schiste (là, vous charriez un peu), suspension de Jacques Languirand, royalisation de l’armée,…

Ce n’est pas les raisons de faire la souveraineté qui manquent.

Ce qui manque aux souverainistes, c’est la cohésion dans leurs mouvements pour la faire. Et tout ce désordre, ça fait évidemment l’affaire de Jean Charest qui était donné pour mort, et pas que dans les sondages.

Le Nouveau mouvement pour le Québec utilise dans son manifeste un langage de notre époque qui dénote avec celui des antiques partis. Il se dissocie d’emblée des joutes politiciennes poussiéreuses et des games de pouvoir révolues. Il n’y va pas par le dos de la main morte et ne ménage pas plus la chèvre que le chou. Son idée est claire, son discours est posé mais osé. À la peur de disparaître, il oppose le désir de naître et de construire. C’est rafraîchissant.

Le Nouveau mouvement pour le Québec ne veut pas de demi-mesures. Il veut l’indépendance du Québec. That’s it ! Pas contre les autres, mais avec eux. Et, il veut que le peuple reprenne son destin en main pour dessiner son avenir (ce serait évidemment plus facile de dessiner avec un crayon qu’avec un destin, mais, bon, c’est comme ça).

Le Nouveau mouvement désire ensuite faire adopter à l’Assemblée nationale le projet dessiné (avec son destin) par le peuple. Le gouvernement du Québec n’aurait plus qu’à adopter une loi constitutionnelle (et là je copie/colle le manifeste autant par paresse que parce que c’est bien dit) établissant la primauté de la Constitution du Québec librement décidée sur celle du Canada, arbitrairement imposée.

Pas de partis, mais un rêve dans la tête et du cœur dans le ventre. C’est sans doute ce qu’on appelle avoir des couilles.

Pour être tout à fait honnête, ne vous étonnez pas de voir mon nom dans la liste des signataires du Nouveau mouvement pour le Québec. Il ne s’agit ni d’un cousin éloigné ni d’un pirate informatique.

Crédit photo: Simon Beaudry

Texte publié dans URBANIA

Les pillards

Depuis quelques jours, la télé n’en a que pour les vandales et les pillards qui mettent l’Angleterre à feu, à sac et à sang.

Les images parlent d’elles-mêmes. Les autos brûlent, les vitrines des magasins volent en éclats, les immeubles s’effondrent, les poubelles jonchent les rues, la police armée de matraque charge la foule désorganisée, des gens saignent, des gens crient, des gens brandissent des poings menaçants,…

Ça fait de la bonne télé. Mais est-ce que ça fait de la bonne information?

Les pires pillards ne sont peut-être pas ces jeunes plongés dans le désarroi et la confusion que vous avez vus à la télé cachés sous leur capuchon les bras chargés de quelques marchandises, de bouteilles de faux jus d’orange, de paires de chaussures de sports griffées, de vêtements qu’ils mettraient des mois à se payer, de téléviseurs qu’ils ne pourraient même pas s’offrir à crédit,…

Qui, alors, sont les vrais vandales qui mettent nos sociétés modernes sens dessus dessous? Qui est à l’origine de la dégringolade de l’économie? Qui a mis le feu aux poudres en ostracisant des pans entiers de la société? Qui a causé le déficit de confiance des populations et les a entraîné dans un tourbillon de manifestations et de violences? Qui a siphonné les caisses de l’état? Qui a détourné le sens public à son profit? Qui s’est vautré dans le luxe et l’opulence sans se soucier de ce qui pouvait se passer de l’autre côté de la barrière dorée de leur paradis fiscal?

Poser la question, c’est déjà presque y répondre.

Vous conviendrez avec moi que ce ne sont pas les manifestants à la petite semaine, aussi vandales, violents ou stupides soient-ils, qui ont précipité la société dans un tel chaos. Les vrais coupables, ils vandalisent la société loin des caméras, dans les salons feutrés et les restaurants huppés.

Texte publié dans BRANCHEZ-VOUS.com

Y aura-t-il un printemps cet été?

Depuis janvier, un printemps bourré d’attentes explose dans les grandes villes de la planète. Des hommes et des femmes indignés se mobilisent contre les injustices, la pollution, la corruption, les grandes corporations, la guerre, la flambée des prix, la police, les politiciens, name it…

Damas, Madrid, Tel Aviv, Tunis, Le Caire, Londres, Manchester, Athènes, Pékin, Tripoli, Santiago, même New York… Les villes du monde et le monde des villes s’agitent afin de secouer leurs destins. Pour le meilleur et pour le pire, il est vrai. Ici, la foule pacifique campe en masse au centre ville. Là, elle vandalise, incendie, violente gratuitement tout ce qui lui tombe sous la main. Là encore, elle se fait arrêter par les chars et tombe sous les balles avant d’avoir pu exprimer ses revendications.Derrières ces mouvements de foule souvent désordonnés, parfois apolitiques et pas encore récupérés, il y a le sentiment de plus en plus urgent que le peuple veut reprendre sa vie en main.

Elles sont en effet loin, les révolutions d’octobre, les révoltes populaires qui ont bouté les monarchies hors du trône, les manifestations contre la guerre froide, les émeutes anti-missiles nucléaires, les mouvements contre le capitalisme sauvage… Mai 1968 n’aura pas changé grand-chose. La révolution tranquille aura été plus tranquille que révolutionnaire. Même la révolution sexuelle a rangé sa liberté dans un tiroir entre son dildo et ses boules chinoises.

Aujourd’hui, l’espoir a quitté le camp des désespérés.

Depuis trop longtemps les puissants mènent le monde où bon leur semble. Pour leur plus grand profit et celui de leurs comptes en banque. Ce sont eux, les plus riches parmi les riches, qui payent nos dirigeants. Il ne faut donc pas s’étonner que nos dirigeants, en bons chauffeurs de taxi, conduisent leurs clients les deux mains sur le volant là où ils désirent aller.

Des jeunes désœuvrés à travers le monde profitent de l’occasion et de l’été pour se lever afin d’exprimer, souvent maladroitement, leur ras-le-bol d’un futur sans avenir. C’est la seule façon qu’ils ont trouvée pour se faire entendre, se faire remarquer et, qui sait, se faire comprendre.

Difficile de dire si des cendres de Londres, des cadavres de Syrie, des élans de Madrid ou des protestations chinoises fleurira un meilleur avenir pour chacun. Mais ce n’est pas en restant assis que quelque chose peut arriver.

Et pendant que le monde se mobilise, le Québec s’immobilise devant des ministres plus friables qu’un bloc de béton.

Texte publié dans URBANIA.

La couleur de la neige

Vous êtes-vous déjà posé cette question primesautière, adjectif qui n’a rien à voir avec le printemps: où va le blanc une fois que la neige a fondu?
Alors que dans le ciel, les oies sauvages tournent la page d’un hiver trop long, que les merles dans les arbres chantent une nouvelle partition, alors que les cœurs se gonflent d’allégresse, que la sève des érables, comme le désir des hommes, jaillit sans pudeur, alors que partout le printemps joue à l’insolent, la neige, belle, pure, immaculée, s’écrase sur les gazons jaunis, se répand dans les égouts trop pleins, s’étiole sans âme dans les ruelles boueuses.

Où est passé le blanc? Il n’y a pas si longtemps, la campagne ressemblait à une page blanche où s’écrivait notre histoire. Elle a été transformée en torchon sale parsemé de poubelles éventrées, de vieux matelas humides, de papiers gras,…

La couleur du printemps est le brun.

Synonyme de fleurs ailleurs, le printemps a chez nous le parfum des ordures, le relief des poubelles, la couleur de la merde. Quand on lève le voile blanc de l’hiver, on découvre un champ de cochonneries. Si ce n’est pas moi qui les ai jetées, c’est vous.

En attendant le vert tendre et les robes fleuries d’un été torride, je pleure le blanc qui a foutu le camp.

Se pourrait-il qu’il se soit transformé en lumière?

Texte publié dans BRANCHEZ-VOUS.com