Marcher la tête haute

Quand est-ce qu’on a perdu la fierté de regarder devant nous? Le désir de voir loin? La prestance de marcher la tête haute et le plaisir de croiser le regard des autres?

C’est arrivé assez brutalement. Comme une poutre de béton qui se détache d’un pont. Ça nous est tombé dessus sans qu’on n’ait même le temps de s’en rendre compte. Comme un virus mutant entre les lignes d’un article à sensation. Un jour on regardait au loin, on croisait en chemin le regard des autres, le sourire des quidams, le mystère des inconnues, et le lendemain, on pliait l’échine, recroquevillé sur nous-même, penché sur notre nombril, renfermé sur nos propres histoires.

C’est arrivé quand exactement? Il n’y a même pas deux ou trois ans. L’année dernière, c’était à peine perceptible. Cet hiver ça a commencé à s’insinuer dans les lieux publics. Et cet été, le mal a frappé tout le monde, partout, tout le temps, par tous les temps.

Vous les avez vus arpenter les trottoirs de la rue Ste-Catherine pliés en deux? Vous les avez remarqués au cinéma écrasés, ratatinés dans leur fauteuil, la tête penchée, le dos courbé, à peine capables de lever de temps en temps les yeux vers l’écran? Vous les avez aperçus le nez plongé dans le volant au lieu de regarder la route?

C’est la faute aux nouvelles technologies! C’est à cause des réseaux sociaux! Twitter et Facebook sont les premiers coupables déclarent les spécialistes en épidémiologie!

De plus en plus de gens ont en effet le regard scotché à l’écran de leur portable. Ils veulent garder le contact avec le monde mais le perde avec ceux qui les entourent.

D’un côté, on a l’omnipesante téléréalité qu’on regarde mollement avachi au salon. De l’autre, on a désormais la vieviefiction, des histoires qu’on se raconte du bout des doigts courbé sur le clavier du téléphone qui accapare toute notre intelligence.

Entre les deux, il y a la vie, la vraie.

Qui se tient droit, lève la tête, regarde la vie dans les yeux et ose encore lui faire face?

*Texte écrit sur mon iPhone en marchant

Texte publié dans URBANIA

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Bande de cônes!

Cette semaine, les doutes que nous avions sur la malhonnêteté patente dans l’univers de la construction ont fini noyés dans le fond du Fleuve, les pieds attachés à un bloc de béton. Et les illusions que nous avions sur les bonnes intentions de notre gouvernement ont été kidnappées et bâillonnées en même temps que la morale, l’intégrité et l’éthique.

Il y a un an j’écrivais ici-même «Les constructions sur nos routes, en plus de coûter bien plus cher que prévu, en plus de profiter à des contracteurs véreux et des politiciens pas nets, en plus d’être bruyantes, salissantes, polluantes et, surtout, trop souvent sans aucune vision d’avenir, en plus donc de tous ces inconvénients qui ne sont pas le gage d’un travail bien fait, ces constructions commandées par nos chers, c’est le cas de le dire, gouvernants sont gérées comme des boui-bouis soudanais ou des bordels thaïlandais.»

Les nouvelles des derniers jours confirment, en pire, ce que, comme vous, je pressentais. Comme un vieux pont de béton pourri qui s’effrondre sur la circulation, c’est toute la Province que le gouvernement libéral de Jean Charest entraine dans sa chute. Vous voulez vraiment vous laisser faire?

Les cônes orange, les pancartes sauvages, les barrières bancales et les flèches empoisonnées détournent le trafic du droit chemin et dévient notre attention des malversations de nos puissants. Pendant que vous chialez sur les travaux, vous ne chialez pas sur ceux qui ne les font pas tout en se faisant payer grassement. Et pendant que vous êtes bloqué dans le trafic, vous n’allez pas manifester contre les artisans de votre malheur qui ne sont décidément pas prêts quoi qu’ils vous promettaient lors des élections.

Si demain il fait beau, qu’il n’y a rien à la télé et que vous ne courrez pas les ventes de garage ou les spéciaux au centre d’achat le plus loin de chez vous, je vous suggère de montrer à ces magouilleurs sans couilles que vous, vous n’en manquez pas et que vous ne voulez plus être dirigé par une bande de cônes.

Tragichronique publiée dans BRANCHEZ-VOUS

Télé? Allumez!

Vous défendez une télé de qualité. Vous vous êtes choqué lorsque vous avez appris que l’hommage des Gémeaux à Victor-Lévy Beaulieu serait relégué loin des paillettes télédiffusées à une heure de grande écoute. Devant votre écran HD, vous avez applaudi Stéphan Bureau qui s’étonnait, en ondes lui, du peu de place qu’on laissait à quelqu’un à qui on voulait rendre hommage.

Vous avez retweeté, partagé, forwardé la lettre de VLB où le célèbre auteur déclarait aimer moins la télé qu’avant. Vous auriez sans doute vous-même souhaité l’avoir écrite. Vous êtes d’accord avec lui quand il parle d’«un gigantesque fourre-tout dont la médiocrité saute aux yeux». Vous la trouvez vous aussi tonitruante, notre télé, remplie de quidams qui n’ont rien à dire, de légumes qui se pavanent devant les caméras, de réalité triste à pleurer et de vedettes sans talent qui s’affichent avec insolence.Pourtant notre télé est bourrée de qualité. Il faut la regarder – je parle de la qualité. Parce que si j’en juge par les cotes d’écoute, la télé affligeante score mieux que la télé intelligente.Vous étiez où quand il s’agissait de regarder «Contact», la meilleure émission de l’histoire de la télé au Québec, au Canada et peut-être dans le monde? Vous regardez quoi quand Bazzo fait son show avec des invités de grande valeur sur des enjeux de fond? Vous mangiez quoi quand «Mange ta ville» passait au petit écran? Vous êtes à quel poste quand il y a des documentaires sur l’histoire des revendications palestiniennes? Vous écoutiez quoi quand il y avait à la tivi «Les bons débarras» de Mankiewicz ou «Le train sifflera trois fois» le classique de Zinnemann? Et j’en passe, je ne veux pas faire du népotisme.Là où VLB a sans doute le plus raison, c’est sur la multiplication des chaînes, la concentration des propriétaires et la prolifération des programmes. Face à tous ces choix, le télévore ne sait plus où donner de la tête. Il se laisse bercer par l’illusion d’un divertissement confortable qui ne fera pas de vague dans son cerveau alangui par une grosse journée de travail et il synthonise avec des millions d’autres quidams comme lui un programme formaté qui ne réveillera chez lui aucun autre sentiment qu’une profonde apathie.

Le problème, ce n’est pas que nous n’avons pas une bonne télé. C’est que peu de gens la regardent. Vous me direz que ce que vous regardez, ça vous regarde. Et si j’en juge par ce que vous regardez, je vous dirai que vous avez entièrement raison.

Chronique publiée dans URBANIA

Se mettre dans le trou

Mine de rien*, le Québec a l’art de se tirer dans le pied en visant le cœur et de se mettre la tête dans le trou comme une autruche qui ne veut pas affronter la réalité.

On ne nourrit pas les gens de soupe de cailloux, de poison fumé au gaz de schiste, d’amiante aux champignons atomiques ou de salade de pépites d’or.

Pourtant c’est dans le creusage, la perforation, l’extraction et la fragmentation du sous-sol que notre cher, très très cher, gouvernement Charest a décidé de jeter les millions que nous n’avons pas.

Au lieu de s’occuper à faire fructifier la terre, d’aider les agriculteurs à semer de quoi récolter années après années, d’encourager et de favoriser l’exploitation raisonnable des champs, des vergers et des élevages, de renouveler ce que la nature nous offre généreusement et d’envisager l’avenir avec vision, ce gouvernement, comme les précédents d’ailleurs, s’évertue à appauvrir notre sol pour enrichir rapidement des actionnaires lointains comme au bon vieux temps du fer à un cent la tonne de tonton Duplessis.

Si au moins il vendait notre sous-sol au prix qu’il vaut, on pourrait s’acheter des épinards néozélandais pour mettre avec le beurre du Vermont acheté à crédit. Mais ça ne semble pas faire partie de son plan.

Nous aimerions bien que les gouvernements se creusent les méninges pour nous sortir du trou. Mais ils préfèrent creuser notre tombe et regarder la matière grise s’épanouir ailleurs.

Heureusement, il y a François Legault. Oui, celui qui serait premier ministre demain si vous pouviez voter aujourd’hui. Malheureusement, ce dernier, sans programme, sans équipe et sans parti, n’a rien de mieux à proposer. Au moins, me direz-vous, il recycle. Effectivement, François Legault excelle dans l’art de faire du neuf avec de vieilles idées.

Allez, continuons à creuser profondément notre tombe. Y aura bientôt même plus de quoi faire pousser des fleurs dessus.

*Excellent jeu de mot homologué par le syndicat des calembouristes du mercredi et qui, en plus d’être plein de bon sens, introduit à merveille votre chronique du jour.

Texte publié dans URBANIA.

Arrêter le temps

Changer de rythme. Changer de tempo. Arrêter le temps, le temps de reprendre le temps. Ne pas se laisser emporter par la rentrée de toutes les rentrées, scolaire, culturelle, politique ou sportive. Trouver la première sortie et échapper tout de suite à l’inéluctable. Changer de point de vue pour changer de point de vie.

En finir avec l’injustice indissociable de l’égoïsme. En finir avec l’arrogance des puissants qui sont des impuissants émotifs et des incompétents affectifs. En finir avec ces moliticiens, mélange de mollesse clientéliste et de politicaillerie profiteuse. En finir avec les chialeurs chroniques, les commentateurs qui radotent et les exégètes sans arguments.

Se rappeler du 11 septembre comme d’un moment où le soleil était plus fort que la poussière, où derrière la violence aveugle surgissait la lumière, où tout à coup la somme des individualismes devenait pure générosité désintéressée, par nécessité mais aussi par élan inconscient d’altruisme bien ordonné. Se souvenir du 11 septembre qui devait changer le monde, nous ouvrir les yeux, rapprocher les gens, questionner notre mode de vie, bouleverser nos habitudes surconsommatrices. Oublier l’ultra sécurité de l’état, le gouvernement Harper fort comme une bande de soudards en campagne, les barrières qui freinent les élans, les idées pauvres et les discours plombés de la droite passéiste et triste. Ne pas se laisser abattre par le cancer des habitudes et continuer le combat inlassablement.

Aimer, même trop même mal*.

Voir dans le geste d’un peintre la vie qui prend son envol. Découvrir la magie d’un matin dans le soleil éblouissant qui cache la laideur du quotidien. Retrouver le goût de l’insouciance qui nous faisait courir quand nous étions gamins pour le plaisir simple d’aller jusqu’au bout de notre souffle, sans casque, sans jambières, sans horaire. Entendre dans une note de violon toutes les promesses du monde. Sourire à la vie comme à une inconnue, pour le bonheur de les voir toutes les deux sourire aussi. Se rappeler que la rentrée, ce ne devrait jamais être une course contre la montre pour arriver le premier à Noël, mais plutôt une longue marche émerveillée, un lent recueillement, un pas après l’autre, pour profiter de chaque minute, de chaque seconde. Parce que ce n’est jamais le but qui compte. C’est le chemin.

Tenter, sans force et sans armure, d’atteindre l’inaccessible étoile*

Arrêter le temps. Un mardi. Comme il y a 10 ans. Et ne pas oublier de se rappeler qu’au dernier jour, quand on n’aura plus le temps, il sera trop tard pour le reprendre.
* Comme chantait Jacques Brel

 

Chronique publiée dans BRANCHEZ-VOUS

La musique s’écoute mieux avec les oreilles

Mercredi soir avait lieu le concert inaugural de la toute nouvelle adresse symphonique de l’OSM. Une salle prestigieuse dans un écrin élégant où la musique de notre grand orchestre symphonique peut enfin s’épanouir pleinement. C’était un événement important pour la culture, pour le Québec, pour Montréal et pour tous ceux qui ont des oreilles. Mais la télé a gâché la célébration.

Pour ceux qui l’auraient manqué, l’OSM a présenté dans sa nouvelle salle, en projection à l’extérieur ainsi que sur les ondes de la télé et de la radio la IXe de Beethoven, le tube des symphonies classiques au même titre que le Canon de Pachelbel ou le thème de la Guerre des étoiles de John Williams. Même mon oncle Alban a entendu parler de Beethoven.

Tout le monde sait siffler les notes de l’hymne à la joie et les plus érudits savent que Beethoven s’appelait Wolfang Amadeus de son prénom (pas besoin de m’écrire, je voulais voir si vous suiviez). On ne prenait donc pas de grands risques en présentant cette grande œuvre.

C’était une bien belle soirée de rentrée avec tout le gratin politico-médiatique au parterre.

La télé publique a eu l’excellente idée d’amener chez tous ceux qui ne pouvaient se payer un billet ou se déplacer à Montréal la magie de Kent Nagano et l’excellence de son orchestre.

Les mélomanes s’attendaient à des gros plans du célébrissime chef d’orchestre habité par l’œuvre de Beethoven, des envolées de violons, des travellings sur des forêts d’archets qui dansent, des partitions en mouvement, des joues gonflées de hautboïstes concentrés, des gorges déployées, des flûtistes imprégnés, des coups de baguettes magiques, des timbales qui vibrent, des cors qui chantent, des trombones qui trompettes, des bassons, des picolos, des triangles,…

Ils ont surtout eu des jongleurs et des acrobates.

Au moins, pensez-vous, il leur restait la musique. Oh que nenni !

Avant même l’arrivée majestueuse du chœur, le télédiffuseur a cru bon de plaquer des personnalités qui parlent pendant que l’orchestre joue.

On m’a toujours appris à fermer ma gueule et mon cellulaire pendant un concert.

Pourquoi mettre des chorégraphies de cirque sur l’un des seuls (le seul?) concerts de musique classique présenté à la télé à une heure de grande écoute? Pourquoi devoir ajouter des vedettes qui viennent nous expliquer la vision de Beethoven par dessus sa musique? Le téléspectateur manque-t-il à ce point de maturité qu’il lui faut des artifices et de la fantaisie pour apprécier la grande musique? Le télédiffuseur n’a-t-il aucun respect pour les mélomanes qui veulent de la musique sans babioles ni accessoires? Les concepteurs de cette soirée de grande télé n’ont-ils aucune considération pour le travail des musiciens qui se voyaient ainsi relégués au second plan?

Je me posais toutes ces questions lorsque, le lendemain, j’ai croisé Kent Nagano souriant qui saluait sur la rue Sainte-Catherine les gens venus visiter sa nouvelle salle de concert. Humblement, il leur disait sous un tonnerre d’applaudissements spontanés: «Bienvenue chez vous!»

Pas besoin de jongleurs ou d’acrobates. Les mélomanes étaient heureux. C’étaient Nagano qu’ils voulaient voir. C’est Kent qui leur a serré la main.

 

Chronique publiée dans BRANCHEZ-VOUS

Qui sont ces gens qui chialent*

Jamais contents. Toujours en train de pleurer. Super blasés. Continuellement en train de se lamenter. Sur toutes les tribunes, dans tous les salons, pour un oui, pour un non, on les entend chialer tout le temps.

Ils n’ont pas connu les guerres, ni les grandes misères, ni la faim, ni la peur, ni la soif, sauf un samedi soir après le dernier last call. Ils n’ont pas connu les épidémies meurtrières, à part H1N1, la star des épidémies qui a contaminé les cerveaux et enrichi les compagnies pharmaceutiques. Ils n’ont jamais côtoyé les vraies catastrophes, celles qui font dix, cent, mille, dix milles ou cent milles morts. Ils ne connaissent rien de la dictature, des exactions, des rafles, des crimes contre l’humanité. Ils ne savent que ce qu’en disent les nouvelles. Et encore… ils ont oublié ce qu’elles disaient hier.Ils vivent dans le confort en surveillant celui du voisin du coin de l’œil. Ils ne connaissent rien d’autre. Du malheur, ils ont vu les images. Mais n’en savent ni le goût, ni le sens.

Ils ne vont pas voter, à quoi ça sert. Ils sont cyniques, que voulez vous. Ils n’aiment ni la droite, ni la gauche, ne croient personne, surtout pas les politiciens. Ils ne vont pas manifester, mais ils sont certains d’être dans leur droit. Et quand ils se rassemblent autour d’une cause commune, c’est celle d’une bande de douchbags épilés qui essayent de séduire des bimbos surmaquillées dans un décor de carton pâte suréclairé.

Sinistrés des routes, ils hurlent parce que ça leur a pris une heure pour traverser le plateau Mont-Royal. Ils sont des centaines de milliers à chialer tout seul dans leur auto sans même penser mettre leurs plaintes en commun et prendre l’autobus pour en discuter.

Victimes des décisions politiques, ils crient la litanie de leurs indignations sur toutes les tribunes, dans les journaux et dans les blogues. Mais jamais, ô grand jamais, ils ne prendraient tout ce temps et cette énergie pour proposer des solutions ou s’engager dans un mouvement politique.

Martyres du prix de l’essence, de l’état des routes, des ponts qui s’effritent et du stationnement déficient, ils réclament à cors et à cris que les gouvernements les aident à faire tourner le moteur de leur 4X4, même quand ils sont à l’arrêt, ou à parker leur char pour qu’ils aient le moins de chemin à faire à pied.

C’est leur vie, leurs malheurs. Ils se sentent le droit de se plaindre. Et de se plaindre encore.

Il n’y a que leurs lointains voisins, des Chinois, des Tamouls, des Arabes ou quelque chose du style dans le genre, c’est pareil, qui ne disent rien, qui travaillent en silence et qui se contentent de ce qu’ils ont parce qu’ils n’en ont jamais eu autant. «Mais ceusse-là, y en a ben trop.» C’est François Legault qui l’a dit. Et François Legault, c’est le politicien le plus populaire de l’heure, celui qui n’a pas d’équipe, pas d’idées, pas de parti mais pour qui tous les chialeux se disent prêts à voter.

Pourtant, quand je remontais hier à pied le boulevard Saint-Laurent à la vitesse des VUS bloqués dans le trafic avec mon vélo à la main pour cause de pneu crevé, je me disais qu’elle était pas si laide notre vie. Et qu’il serait temps d’arrêter de chialer pour chialer (on croirait le titre d’une émission de parlottes des années 80).

Chronique publiée dans URBANIA
* Chialer au Québec : Râler, protester. « Y’a des gens qui sont jamais contents pis qui font rien qu’chialer. »
Chialer en France :  pleurnicher.