Marcher la tête haute

Quand est-ce qu’on a perdu la fierté de regarder devant nous? Le désir de voir loin? La prestance de marcher la tête haute et le plaisir de croiser le regard des autres?

C’est arrivé assez brutalement. Comme une poutre de béton qui se détache d’un pont. Ça nous est tombé dessus sans qu’on n’ait même le temps de s’en rendre compte. Comme un virus mutant entre les lignes d’un article à sensation. Un jour on regardait au loin, on croisait en chemin le regard des autres, le sourire des quidams, le mystère des inconnues, et le lendemain, on pliait l’échine, recroquevillé sur nous-même, penché sur notre nombril, renfermé sur nos propres histoires.

C’est arrivé quand exactement? Il n’y a même pas deux ou trois ans. L’année dernière, c’était à peine perceptible. Cet hiver ça a commencé à s’insinuer dans les lieux publics. Et cet été, le mal a frappé tout le monde, partout, tout le temps, par tous les temps.

Vous les avez vus arpenter les trottoirs de la rue Ste-Catherine pliés en deux? Vous les avez remarqués au cinéma écrasés, ratatinés dans leur fauteuil, la tête penchée, le dos courbé, à peine capables de lever de temps en temps les yeux vers l’écran? Vous les avez aperçus le nez plongé dans le volant au lieu de regarder la route?

C’est la faute aux nouvelles technologies! C’est à cause des réseaux sociaux! Twitter et Facebook sont les premiers coupables déclarent les spécialistes en épidémiologie!

De plus en plus de gens ont en effet le regard scotché à l’écran de leur portable. Ils veulent garder le contact avec le monde mais le perde avec ceux qui les entourent.

D’un côté, on a l’omnipesante téléréalité qu’on regarde mollement avachi au salon. De l’autre, on a désormais la vieviefiction, des histoires qu’on se raconte du bout des doigts courbé sur le clavier du téléphone qui accapare toute notre intelligence.

Entre les deux, il y a la vie, la vraie.

Qui se tient droit, lève la tête, regarde la vie dans les yeux et ose encore lui faire face?

*Texte écrit sur mon iPhone en marchant

Texte publié dans URBANIA

Télé? Allumez!

Vous défendez une télé de qualité. Vous vous êtes choqué lorsque vous avez appris que l’hommage des Gémeaux à Victor-Lévy Beaulieu serait relégué loin des paillettes télédiffusées à une heure de grande écoute. Devant votre écran HD, vous avez applaudi Stéphan Bureau qui s’étonnait, en ondes lui, du peu de place qu’on laissait à quelqu’un à qui on voulait rendre hommage.

Vous avez retweeté, partagé, forwardé la lettre de VLB où le célèbre auteur déclarait aimer moins la télé qu’avant. Vous auriez sans doute vous-même souhaité l’avoir écrite. Vous êtes d’accord avec lui quand il parle d’«un gigantesque fourre-tout dont la médiocrité saute aux yeux». Vous la trouvez vous aussi tonitruante, notre télé, remplie de quidams qui n’ont rien à dire, de légumes qui se pavanent devant les caméras, de réalité triste à pleurer et de vedettes sans talent qui s’affichent avec insolence.Pourtant notre télé est bourrée de qualité. Il faut la regarder – je parle de la qualité. Parce que si j’en juge par les cotes d’écoute, la télé affligeante score mieux que la télé intelligente.Vous étiez où quand il s’agissait de regarder «Contact», la meilleure émission de l’histoire de la télé au Québec, au Canada et peut-être dans le monde? Vous regardez quoi quand Bazzo fait son show avec des invités de grande valeur sur des enjeux de fond? Vous mangiez quoi quand «Mange ta ville» passait au petit écran? Vous êtes à quel poste quand il y a des documentaires sur l’histoire des revendications palestiniennes? Vous écoutiez quoi quand il y avait à la tivi «Les bons débarras» de Mankiewicz ou «Le train sifflera trois fois» le classique de Zinnemann? Et j’en passe, je ne veux pas faire du népotisme.Là où VLB a sans doute le plus raison, c’est sur la multiplication des chaînes, la concentration des propriétaires et la prolifération des programmes. Face à tous ces choix, le télévore ne sait plus où donner de la tête. Il se laisse bercer par l’illusion d’un divertissement confortable qui ne fera pas de vague dans son cerveau alangui par une grosse journée de travail et il synthonise avec des millions d’autres quidams comme lui un programme formaté qui ne réveillera chez lui aucun autre sentiment qu’une profonde apathie.

Le problème, ce n’est pas que nous n’avons pas une bonne télé. C’est que peu de gens la regardent. Vous me direz que ce que vous regardez, ça vous regarde. Et si j’en juge par ce que vous regardez, je vous dirai que vous avez entièrement raison.

Chronique publiée dans URBANIA

Arrêter le temps

Changer de rythme. Changer de tempo. Arrêter le temps, le temps de reprendre le temps. Ne pas se laisser emporter par la rentrée de toutes les rentrées, scolaire, culturelle, politique ou sportive. Trouver la première sortie et échapper tout de suite à l’inéluctable. Changer de point de vue pour changer de point de vie.

En finir avec l’injustice indissociable de l’égoïsme. En finir avec l’arrogance des puissants qui sont des impuissants émotifs et des incompétents affectifs. En finir avec ces moliticiens, mélange de mollesse clientéliste et de politicaillerie profiteuse. En finir avec les chialeurs chroniques, les commentateurs qui radotent et les exégètes sans arguments.

Se rappeler du 11 septembre comme d’un moment où le soleil était plus fort que la poussière, où derrière la violence aveugle surgissait la lumière, où tout à coup la somme des individualismes devenait pure générosité désintéressée, par nécessité mais aussi par élan inconscient d’altruisme bien ordonné. Se souvenir du 11 septembre qui devait changer le monde, nous ouvrir les yeux, rapprocher les gens, questionner notre mode de vie, bouleverser nos habitudes surconsommatrices. Oublier l’ultra sécurité de l’état, le gouvernement Harper fort comme une bande de soudards en campagne, les barrières qui freinent les élans, les idées pauvres et les discours plombés de la droite passéiste et triste. Ne pas se laisser abattre par le cancer des habitudes et continuer le combat inlassablement.

Aimer, même trop même mal*.

Voir dans le geste d’un peintre la vie qui prend son envol. Découvrir la magie d’un matin dans le soleil éblouissant qui cache la laideur du quotidien. Retrouver le goût de l’insouciance qui nous faisait courir quand nous étions gamins pour le plaisir simple d’aller jusqu’au bout de notre souffle, sans casque, sans jambières, sans horaire. Entendre dans une note de violon toutes les promesses du monde. Sourire à la vie comme à une inconnue, pour le bonheur de les voir toutes les deux sourire aussi. Se rappeler que la rentrée, ce ne devrait jamais être une course contre la montre pour arriver le premier à Noël, mais plutôt une longue marche émerveillée, un lent recueillement, un pas après l’autre, pour profiter de chaque minute, de chaque seconde. Parce que ce n’est jamais le but qui compte. C’est le chemin.

Tenter, sans force et sans armure, d’atteindre l’inaccessible étoile*

Arrêter le temps. Un mardi. Comme il y a 10 ans. Et ne pas oublier de se rappeler qu’au dernier jour, quand on n’aura plus le temps, il sera trop tard pour le reprendre.
* Comme chantait Jacques Brel

 

Chronique publiée dans BRANCHEZ-VOUS