Je m’indigne

Tout le temps. Je suis indigné tout le temps. Par ce que je vois. Par ce que j’entends. Par ce que je comprends. Je suis indigné. Mais je reste dans le confort de mon salon. Vous avez-vu le temps qu’il fait dehors?

Ça ne date pas d’hier. Ni d’avant. Ça date depuis bien plus longtemps.

Je suis fâché noir, choqué fort, scandalisé avec fermeté, viscéralement indigné. Depuis tout petit. Depuis que je comprends.

La justice me tient à cœur. Et je me rends compte que ce n’est pas le monde qui n’est pas juste. Ce sont les gens.

Nous avons le bonheur de vivre dans une belle grosse et grande démocratie. Mais quand on la regarde de plus près, on voit vite qu’elle profite plus à certains qu’à d’autres.

Pourquoi demande l’enfant. Pour rien répond l’adulte.

On vit dans une belle grosse et grande démocratie où chacun a le droit de vote. À Ottawa nous avons un gouvernement démocratiquement élu qui démembre cette démocratie à la vitesse d’un Boeing  qui s’écrase sans moteurs. À Québec nous avons un gouvernement démocratiquement élu qui brade cette démocratie comme un marchand de tondeuses avant l’hiver.

Qui sont ces gens qui les ont élus demande l’enfant. Ils n’avaient pas le choix répond l’adulte. On a les choix qu’on se donne murmure le rêveur.

On vit dans le confort douillet des soldes d’avant Noël, dans le paradis du deux pour un, dans un état permanent de consommation endurable faute d’être durable. Mais il y a des voix qui commencent à se faire entendre. Parce qu’elles ne veulent plus de cette vie à crédit, de ce monde en trois versements égaux, de cette société maquillée comme une voiture volée. Des voix qui sortent de chez elles et qui récoltent un courant de sympathie qui les réchauffe.

Je m’indigne avec elles. De loin. Un peu. Mais tous les jours. Toujours.

S’indigner, c’est le contraire de se plaindre. S’indigner, c’est rester vigilant, être digne, vivre pleinement, choisir l’équilibre humain plutôt que la balance des payements, le développement personnel plutôt que le développement économique, les gens plutôt que l’argent, la vie plutôt que le crédit, le capital humain plutôt que le capital, le juste plutôt que le légal.

Arrêter de s’indigner, c’est le début de la fin de l’humanité.

AJOUT: Vous vous demandez pourquoi s’indigner? La lecture de ceci devrait suffire à faire taire tous vos doutes (c’est en anglais cependant): Secret Fed Loans Gave Banks Undisclosed $13B 

Texte publié dans BRANCHEZ-VOUS

S’arrêter pour prier

Je reviens de voyage. Ça n’a pas paru, mais j’étais loin. Dans des contrées certes touristiques et ensoleillées mais qui, quand on prend le temps de s’écarter des cartes postales et de sortir des itinéraires tout inclus, vous offrent un dépaysement total et un charme authentiquement enivrant.

L’expérience du voyage nous amène à côtoyer l’étranger dans son habitat naturel. Loin de Parc-Extension, nous pouvons découvrir sur place ses coutumes ancestrales parfois choquantes, étonnamment émouvantes et souvent difficiles à comprendre. Vous n’êtes pas obligé de les partager. Et comme elles s’expriment loin de votre salon et de votre bureau de vote, il n’y a pas de danger pour que vous vous sentiez menacé dans votre zone de confort.

Les traditions les plus colorées font partie du folklore que les autorités mettent en scène 365 jours par an pour les hordes de touristes en mal de dépaysements faciles.

Mais à côté de quelques pratiques disneylandisées, il y a les coutumes locales et les rituels vernaculaires ancrés dans la réalité de ces sociétés qui ne nous ressemblent peut-être pas mais qui vivent dans le même monde de fou que nous.

J’étais dans un pays islamiste en même temps que la fête d’Aïd el Kebir, une sorte de Thanskgiving moyen-âgeux où la dinde est remplacée par un mouton qui sera égorgé, vidé de son sang et débité dans tous les foyers. Comme nous qui confectionnons chaque année pour Noël des bûches aux marrons ou des tourtières maison, chaque famille musulmane doit, pour souligner le sacrifice du prophète, s’acheter une bête qu’elle va engraisser dans sa cour, dans son garage ou sur son balcon avant de l’égorger et de la dépecer sous les yeux ravis de toute la famille. Partout, des têtes de mouton brûlent ensuite sur des feux de fortune allumés dans les rues par des milliers d’ados ensanglantés et excités. Plus tard, les peaux et les tripes sèchent sur les cordes à linge entre les djellabas et les petites culottes. Pendant dix jours, tout le pays sent la barbaque. Et tout est fermé. Sauf, bien entendu, les activités touristiques.

Témoin privilégié de ce moment important pour tout musulman, je ne savais pas quoi penser de ce sacrifice sanglant si loin de nos valeurs aseptisées et du jambon à l’ananas. Maintenant que le sang a séché, que les restes de mouton encombrent les congélateurs et que les gens sont retournés bosser, je ne sais toujours pas quoi en penser.

J’ai surtout, depuis, envie de manger de la salade.

Et puis il y avait bien sûr partout ces femmes voilées, les faces effacées sous d’immenses draps, leur beauté escamotée, leurs sourires absents de la société, leur existence soustraite aux regards des autres.

Là encore, habité par mes questions et mes préjugés, je ne savais ni quoi croire ni quoi dire. J’ai laissé faire. Elles sont de millions à nous faire croire qu’elles aiment vivre isolées derrière un bout de tissu.

Et puis il y a eu ce chauffeur d’autobus.

Il s’est arrêté pour nous laisser vider nos vessies et nous dégourdir les jambes. Pendant ce temps, il est allé discrètement dans un coin faire ses ablutions, s’agenouiller sur un petit tapis et prier, seul, pour lui. J’avais envie de saluer sa foi, de souligner sa ferveur, d’admirer sa sérénité.

Ça fait longtemps que dans nos sociétés modernes et évoluées on ne s’arrête plus pour prier, on ne croit plus, on a perdu le sens des traditions et l’habitude des coutumes.

Est-ce que c’est mieux? Est-ce que c’est mal ? Et vous? Qu’est-ce que vous en pensez?

 

Texte publié dans URBANIA

La chasse aux pervers est ouverte

Récemment, un père est passé de « quidam » à « vedette » en moins de temps qu’il n’en faut pour crier au viol parce qu’il a épinglé des pervers sur Internet.

Vous avez peut-être entendu parler de cette histoire sordide d’un papa-justicier inspiré par l’émission J.E. sur les cyberprédateurs et qui a voulu jouer le Robin de Bosquets, le Batman du clavier, le Capitaine America de la webcam.

Il a pris des identités de fillettes sur le net pour dénoncer des messieurs pas net avant de les crucifier sur la place virtuelle.

Pour réussir son plan diabolique, le justicier amateur a donc commencé par appâter des bonhommes en se faisant passer pour des jeunes filles de 13 ans. Il les hammeçonnait en clavardant avec eux, j’imagine en singeant le langage bourré de fautes des jeunes de cet âge. Pour les amadouer, il leur racontait vraisemblablement le genre de cochonneries que peuvent bien se raconter les ados rêveurs et naïfs du XXIe siècle. Et puis il passait à la vitesse supérieur comme il l’avait vu à J.E. en les filmant sur Skype et en diffusant sans autre forme de procès le visage de ces imprudents présumés déviants.

Dans quelle société vivons-nous?

Je ne parle pas des pervers. Il y en a eu, il y en a, il y en aura toujours. La police s’occupe d’eux. C’est sa job. Je veux parler de ces quidams qui décident un jour, ou même un soir, que « dans leur livre à eux » ils avaient le droit de se prendre pour le shérif et de faire la loi à leur manière.

Au lieu de jouer aux cow-boys, ces dangereux justiciers feraient mieux de jouer aux parents. Au lieu de perdre du temps à se faire passer pour des petites filles naïves dans l’espoir de pogner de gros dégueulasses les culottes baissées, ils feraient mieux de prendre du temps avec leurs enfants pour leur expliquer à se méfier des sites de rencontres, pour leur apprendre à se défendre, pour leur donner les outils afin de vivre avec leur époque, bref, pour leur enseigner la vie et ses dangers.

Mais ça, il ne l’ont pas vu à J.E.

Ajout: à ceux que ça démange de participer à la chasse aux pervers, un ami me signale ce site qui les aiguillera à le faire en toute légalité: cyberaide.ca

 

Texte publié dans BRANCHEZ-VOUS.

Des cartes postales

Vous m’excuserez. Je ne vous ai pas donné de nouvelles pendant deux semaines. J’étais en vacances. En voyage. Loin. Mais je vous ai envoyé des cartes postales.

Comment? Vous ne les avez pas encore reçues? Le petit mot personnalisé que j’avais griffonné à l’endos d’une belle image ensoleillée d’un paysage paradisiaque ne vous est pas encore parvenu? Le petit carton rectangulaire coloré au recto avec un timbre à l’effigie d’un roi que vous ne connaissiez pas et votre adresse proprement calligraphiée au verso n’est pas encore arrivé dans votre boîte?

Ça ne saurait tarder.

Ça prend toujours un peu de temps.

Il a fallu trouver des timbres. Denrée rare. Puis une boîte aux lettres. À l’heure d’Internet et l’ère des statuts instantanés sur Facebook ou sur Twitter, ça peut paraître suranné, ringard, un brin banal et, surtout, terriblement lent.

Mais quel charme. Vous ne trouvez pas?

Et puis la carte avait été choisie avec soin rien que pour vous. Je l’avais écrite à l’ombre des oliviers, sur la table bancale d’un petit café que les chats du quartier avaient envahi.

Contrairement aux statuts Facebook ou aux SMS, la carte postale peut se coller sur le frigo, s’afficher longtemps sur le piano, se glisser entre les pages d’un livre, comme une promesse de voyage, un gage d’amitié éternelle.

Dans quelques années, rangée dans une vieille boîte à chaussures, au milieu de ses congénères parvenus des quatre coins du monde (qui n’a pas de coins, je sais, puisqu’il est rond), ma carte postale fera sans doute rêver vos enfants. Qui sait, ils suivront peut-être mes traces, iront à la découverte de pays lointains et de traditions séculaires et écriront des cartes postales à leurs amis qui les recevront des semaines après leur retour.

Plogue:
Si vous ne pouvez pas attendre une carte postale pour avoir de mes nouvelles, vous pouvez passer me faire un petit coucou au Salon du livre de Montréal, je serai encore tous les jours jusque lundi au kiosque Hurtubise.

Chronique publiée dans Branchez-vous

Dans mon livre à moi

Je déteste cette expression. Je l’abhorre. Je la conchie. Je la vomis.

Elle me donne de l’urticaire. Elle me révolte, me fait suer, me fait grimper aux rideaux, me donne des pulsions meurtrières. Elle vole au même niveau qu’«on s’entend là-dessus», c’est-à-dire pas mal en dessous des pâquerettes.

Clamer à tout bout de champ «dans mon livre à moi», c’est de la prétention de niveau radio-poubelle, de l’arrogance d’illettré diplômé, de l’égocentrisme de première porte à droite au fond du couloir. Dès que la phrase sort de la bouche, le livre en question se referme et plus aucune ouverture dans la discussion n’est possible.

À court d’arguments, les gérants de plus en plus nombreux dans les estrades sortent de leurs bibliothèques personnelles le fameux «dans mon livre à moi» dont personne n’a vu ni la tranche, ni la couverture, ni les épreuves avant impression, ni même le premier chapitre dans un cahier de brouillon.

C’est un mal de notre époque. On se cache derrière le paravent des expressions creuses et des affirmations sans fondement pour excuser un manque flagrant d’imagination et une carence argumentaire congénitale. On nie l’évidence en lui jetant à la tête un chapelet de phrases toutes faites qui n’ont ni queue ni couilles. Je suis d’ailleurs rendu un expert en la matière.

Analysons la maxime «dans mon livre à moi». Son «auteur» a-t-il rédigé un manuscrit sur le sujet dont il veut débattre? A-t-il effectué les recherches nécessaires pour établir un ouvrage de référence qui étofferait ses propos? Est-il publié par une grande, ou même une petite, maison d’édition? Peut-on consulter le fameux livre dont il parle afin de nous faire une idée plus précise de ce qui, outre une calvitie naissante, se cache derrière sa tête? À toutes ces questions, la réponse est non. Pour la simple et bonne raison que le livre à soi n’existe pas.

À ce chapitre*, nos politiciens sont sans doute ceux qui cachent le mieux leur jeu dans un livre à eux dont ils n’aimeraient certainement pas que nous découvrions le véritable contenu. Au même titre*, d’ailleurs, que celui de l’agenda qu’ils s’évertuent à nous cacher.

«Vous serez d’accord avec moi». Si ce n’est pas le cas, je vous invite à m’envoyer une copie de «votre livre à vous».

 

Texte publié dans Urbania

Trépanation double

Laissez-moi ce plaisir. Je me suis retenu durant toutes ces semaines. J’ai rien dit parce que j’avais rien vu. Ou presque. Mais là, j’ai regardé, comme un voyeur sachant watcher dans son téléviseur.

Et franchement, OD, c’est hilarant. Je me demande cependant si le million sept cent mille, parfois même huit ou neuf, voyeurs qui étaient pendus aux lèvres, mais pas seulement, de Chrystina jusqu’à ce qu’elle s’évapore, le prennent aussi bien que moi. Je veux dire au 17e degré de l’humour abjecte et au degré zéro de l’intelligence vive.Je vous ferai grâce des répliques tellement triviales et des gestes tellement prévisibles des participants. D’autres, et non des moindres, l’ont fait abondamment avant moi. Je ne vous rappellerai pas les situations navrantes et les gros plans pervers, vous êtes plus d’un million et demi à les scruter chaque dimanche soir d’automne. Je glisserai à peine sur les décolletés indécents et les échanges de fluides obscènes entre des poupées gonflées et des douchebags de pacotille. Ça serait rigolo, mais ça ne nous apporterait rien.Il y a cependant quelque chose qui m’a complètement mis hors de moi.

Les rapprochements.

Comprenez-moi bien, quand je dis « mis hors de moi », il n’y aucune allusion sexuelle. L’usage du terme « rapprochement » dans cette émission sans aucune prétention intellectuelle m’a révolté parce qu’il fait preuve d’un manque flagrant de vocabulaire, d’une carence totale d’imagination et, surtout, d’une absence immense de sensibilité.

Les rapprochements d’Occupation Double sont à l’amour ce que le Tim Horton est à la gastronomie. Aucune tendresse. Aucun élan. Pas la moindre goutte d’émotion. Pas de saveur. Pas de fraîcheur. C’est aussi fake qu’un bagel de supermarché. Et aussi rapide qu’un service au volant.

La célèbre locomotive télévisuelle du dimanche soir ne fait pas dans la dentelle, même pas dans les dessous de dentelle, et ça, on s’en doutait. Mais là où elle pourrait remettre les sentiments à l’honneur, réinventer les histoires d’amour, redonner le goût du romantisme, elle banalise les coups de cœurs, appelle une « palpitation » un « rapprochement » et écrase le moindre vol de papillon.

Les amours de centre d’achat de la téléréalité sont d’une navritude déprimante. On ne fait plus la cour, on teste des candidates. On ne courtise plus, on élabore des stratégies. On ne rêve plus au prince charmant, on aspire à une maison de banlieue.

Je m’ennuie des effleurements de Julien Sorel et de Madame de Rênal (Ne les cherchez pas au générique d’OD, ils sont plutôt à celui du livre de Stendhal « Le Rouge et le Noir » publié en 1830).

Texte publié dans Urbania

Comme si de rien n’était

Wat gebeurt nu in dit mooie land dat Canada is ? Oups, vous préféreriez que je vous écrive en français. C’est votre langue. Vous la trouvez belle, elle est riche, elle sonne bien, elle exprime avec profondeur des idées intelligentes et, ce qui ne gâche rien, l’auteur de ces lignes la maîtrise à merveille. Vous avez raison.

Mais si je décidais désormais unilatéralement de vous écrire dans une autre langue que la vôtre, que feriez-vous ?

Vous ne viendriez plus me lire. Vous me quitteriez. Vous iriez voir ailleurs si je n’y suis plus.

Si Urbania ne vous offrait plus que des articles en batave, un blogue dans une langue qui vous est étrangère, une ville de la semaine qui serait à des milliers de kilomètres de vos préoccupations, un googlage hebdo dans la langue de Tolstoï et un steamé à la menthe aux accents ménapiens, ça ne vous prendrait pas deux minutes pour décider de tourner la page et le dos à ce beau grand média qu’est Urbania.

Si par dessus le marché bio, Urbania décidait de remplacer le photomatron par une section « les versets de la Bible expliqués aux enfants », qu’il vous demandait de payer à chaque fois que vous passez par là, qu’il transformait le bulletin hebdo en circulaire Tim Horton, qu’il mettait la photo du Prince Harry dans nos bureaux à la place de celle de notre éditeur bien aimé et qu’il interdisait l’usage des criss de sacres sous peine de voir la fucking police débarquer chez vous ?

Vous rangeriez définitivement Urbania dans le rayon des bons souvenirs avec qui vous n’avez plus rien en commun, aux côtés de Martine à la plage, des cassettes VHS de Passe Partout et du disque vinyle de Blanche Neige et les sept nains.

Bref, comme dirait l’autre comique, vous n’hésiteriez pas une seconde à vous séparer d’Urbania.

Et que fait le Canada de Stephen Harper ? Il nomme un porte-parole gouvernemental unilingue anglais. Il place un deuxième juge monolingue anglais à la Cour suprême du Canada. Il installe, pour remplacer la dynamique Miss Fraser, un nouveau Vérificateur général tout aussi sololingue anglais. Il royalise les institutions. Il durcit les peines de prison. Il achète des armes de destruction massive. Il supprime le seul registre permettant de contrôler les armes à feu…

Et que faites vous ? Vous continuez à lire votre bon vieil Urbania. Comme si de rien n’était.

 

Texte paru dans URBANIA