Le tour du monde pour 2,75 $

Pour certains, le boulevard Saint-Laurent est la colonne vertébrale de Montréal qui divise l’île en deux. Pour d’autres, c’est le tube digestif de la métropole.

Constipé à l’heure de pointe, il chie sans arrêt les banlieusards vers le Nord. Pour les plus sectaires, c’est la démarcation entre l’Est désolant et l’opulente West. Pour les plus aventureux, c’est un monde de toutes les couleurs, l’artère des Nations Unies, un microcosme de société, les ethnies dans tous leurs états. Pour explorer cette avenue qui est un boulevard, pour longer cette frontière qui est un pays, pour naviguer sur cette rue qui a un nom de fleuve, pour comprendre le cœur de celle qui s’appelle la Main, un seul moyen : la 55.

Embarquement immédiat dans le Vieux-Montréal sous le regard noir du palais de Justice. Déjà quelques visages colorés. Coin Shanghai et Saint-Laurent, ça grouille de monde. Parfums intenses de canard laqué, de poissons frits et de légumes fades. L’affiche du Restaurant du Goût décolle au passage de l’autobus. Mélange d’épices et de poubelles. Deux petits soldats de Mao avec leur casquette bleue et leur dos droit montrent leur passe mensuelle au chauffeur. Sur le trottoir, un vieux descendant de l’empereur mongol Gengis Khan crache des morceaux de poumons en regardant l’étal de fruits du Super Marché Ming. Plus haut, le bras tendu d’un égaré de l’Empire du Milieu fait appel à la générosité des passants en secouant mollement un vieux gobelet de Burger King. Même les quêteux restent dans leurs ghettos.

De l’autre côté du boulevard René-Lévesque,
le quartier chaud. Les putes usées font la moue aux passants qu’elles espèrent entraîner dans la ruelle la plus proche. Sainte-Catherine coin Amsterdam. Une petite vieille traverse à petits pas. Dans la 55, ça ne parle pas beaucoup. Mais ça n’en pense pas moins en mandarin, en ukrainien, en créole, en cantonais, en azerbaïdjanais, en hindi, en portugais, en espagnol, en swahili…

Un quatuor de Chinois embarque à la sortie du métro. Ceux-là sont des touristes reconnaissables à leurs appareils photos. « Avancez en arrière ! », crie le chauffeur. Une Péruvienne qui ne comprend pas se fait happer par un gros mafioso qui l’entraîne dans le fond. Un ado hindou mâchouille mollement un chewing-gum, téléphone soudé à l’oreille.

Sherbrooke

Les squeegees jouent aux douaniers sur cette frontière naturelle qui sépare le centre-ville du Plateau. Les mini-jupes volent au vent et les serveuses ressemblent à des danseuses. Saint-Laurent se prend pour Saint-Tropez. Un peu plus loin, un parfum âcre de Slovénie sort d’une épicerie connue pour ses saucisses.

Avenue des Pins,
nouvelle frontière un punk demande un droit de passage aux automobilistes. Il laisse notre chauffeur tranquille. Le charme des Îles caché sous le regard foncé d’une belle frisée plongée dans les rythmes de son iPod va s’asseoir dans le fond. Sous le manteau, la plage. Un gros Polonais remonte le col de son par-dessus. Un Serbe acerbe se moque du temps qui change. Il se moque en français. Il a tellement de poils sur les oreilles qu’on pourrait en faire un chapeau. Lunettes de soleil, casquette élimée, sac d’épicerie débordant de cochonneries, il est aussi à l’aise dans la 55 que dans l’omnibus pour Belgrade.

« Arrêt demandé »
Devant le Cinéma l’Amour qui présente quelques classiques suédois, un vieux Russe prend la place de la jolie perle des Îles. À voir son look de prisonnier sorti du goulag, ça ne doit pas faire longtemps qu’il est au Québec. Il sort un vieux sandwich de sa poche. Pour un peu, on l’imagine avec la Pravda sous le bras et une vodka dans la poche du pantalon. L’autobus prend un peu de vitesse. Un restaurant tibétain. Un Club social espagnol, délices de Galice. Avant la rue Villeneuve, on arrive Au bout du monde, boutique exotique. Des gens qui montent, d’autres qui descendent. Il y a un tel va-et-vient qu’il est impossible de comptabiliser les différentes nationalités. Les gens se bousculent, d’autres se saluent, il y a des microbes dans toutes les langues. Le Russe sort un vieux mouchoir en tissu bleu et y déverse à grand bruit des litres de morve.

Fairmount coin Bombay
Un parfum de poulet au beurre. Une flopée d’étudiantes bronzées en jupes plissées arrivent essoufflées du Collège français. On se croirait dans une publicité de Benetton. Le boulevard est libre, l’autobus peut décoller.

St-Viateur coin Hollywood boulevard

Trois geeks à casquette ont fini de jouer chez Ubisoft, ils embarquent accompagnés du tchinkinkinboumboum de leurs écouteurs. Ça empeste l’odeur collante de la gomme balloune rose.

Petite Italie
On traverse l’Italie, ses cafés ses pizzerias, ses épiceries, ses mamas. Le temps glisse comme une chanson, O Sole Mio. San-Lorenzo coin Dante. Le Russe se lève et s’excuse poliment avec un gros accent du Lac Saint-Jean. Il ne faut pas se fier aux apparences, tout le monde ne vient pas d’ailleurs.

Jean-Talon
ralentit le flot qui s’en va vers le nord, vers les grands espaces. Métro de Castelnau. On change de cargaison. Des visages descendent, d’autres embarquent. On change de pays comme on change de correspondance.

La fille d’un maharadjah drapée de couleurs étincelantes se tient noble et droite près de la porte. Elle a les cheveux noirs et lisses, la peau mate, des yeux d’ébène mystérieux. Une Shiva en jeans discute avec une Chinoise fatiguée. Le petit-fils d’un conquistador fait la gueule alors qu’un Pimp Daddy secoue ses breloques en agitant la tête. Yo !

On arrive à Jarry. Un petit comptable calque british d’un commis de la City, cravate brune, chemine assortie, cheveu rare plaqué sur le côté, tente de se frayer un passage entre deux grosses mamis haïtiennes.

Boulevard Métropolitain
C’est le Nil infesté de crocodiles. Il n’y a plus un seul Blanc dans la 55. Le quartier de la guenille embauche des petites mains de toutes les couleurs. Dans un stationnement, une blonde décolorée accrochée à son cellulaire sort de son v.u.s rutilant. Veston bonne coupe, bon prix, elle n’est pas le genre à prendre l’autobus. Saint-Lau coin Bengladesh, dans les rues transversales, les ateliers de confection fourmillent de mères de famille nombreuse et de travailleurs multicolores.

L’autobus ne va pas plus loin que Chabanel. Saint-Laurent, coin terminus. Il ne rejoindra jamais les opulentes maisons du boulevard Gouin.

Retour à la case départ, 55 direction Sud. Les mêmes senteurs, les mêmes couleurs, les mêmes accents… mais dans l’autre sens.

Illustration Bruce Roberts

A propos Pascal Henrard

Associé, créateur de contenu, Esprit de Marque. Auteur (Hurtubise, Isatis, Phoenix). Chroniqueur (Huffington Post, Urbania), scénariste (Télé-Québec, Radio-Canada), concepteur-rédacteur
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