Regarder de travers

Lundi dernier, j’étais au concert de Beirut. Magnifique de simplicité, touchant de sincérité. Mais ce n’est pas de ce qui s’est passé sur la scène dont je veux vous entretenir, c’est plutôt d’un phénomène qui prend de plus en plus de place dans les salles de spectacles, dans les foules des festivals et dans la vie de tous les jours: l’invasion des caméramans amateurs et des photographes dilettantes.

Avec l’invention du téléphone qui photographie, à moins que ce ne soit la découverte de l’appareil photo qui téléphone, les gens ne voient plus la réalité qu’à travers l’écran de leur iPhone ou de leur Androïde.

Lundi, ils étaient des dizaines à brandir à bout de bras leur appareil pour filmer le moment de grâce que nous étions en train de vivre en direct dans la salle du Metropolis.

Les yeux rivés sur leurs minis écrans, ils ont vu chaque seconde du concert à travers le filtre numérique de leur machine. Six ou sept minuscules centimètres carrés pour apprécier le spectacle pour lequel ces dépendants téléfauniques avaient pourtant payé le plein prix. S’ils avaient levé les yeux, ils auraient pu voir le sourire franc de Zachary Condon. S’ils avaient lâché l’écran pour la scène, ils auraient pu embrasser d’un coup d’œil la magie qui unissait les musiciens de Beirut et le plaisir contagieux qui se lisait dans leurs yeux. Mais ils ont préféré se concentrer sur la captation de mauvaise qualité de ces instants d’éternité. Sans doute pour se les repasser ensuite en boucle en disant « j’y étais » alors qu’ils étaient surtout loin de la réalité, caché derrière leurs écrans de plastique.

Qu’ont-ils fait, quand la foule s’est mise à taper des pieds et des mains en réclamant un rappel? Ils se sont empressés de texter leurs impressions à leurs amis, de poster leurs photos sur Facebook et d’uploader sur Youtube les images, floues, et la musique, mal enregistrée d’une réalité dont ils avaient été absent. Tout ça, sans verser le moindre cent de droit d’auteur à l’artiste qui s’était démené sous le regard mécanique de leur micro-caméra.

Je ne comprends pas encore le plaisir.

Aujourd’hui, ce sont des spectacles «live» que de plus en plus de gens vivent à travers les yeux de leur iPhone. Demain ce sera la vie. Au lieu d’emmagasiner tous ces bons moments dans la mémoire vive de leur cœur d’humains, ils les accumulent dans le disque dur de leurs ordinateurs. Quand les machines seront déconnectées, frappées de l’Alzheimer numérique, il n’y aura plus personne pour se souvenir que mille images digitales ne vaudront jamais un instant de bonheur vivant.

Et puisque vous vous demandez comment était le concert de Beirut, je vous mets ici le lien de l’inconnue qui me marchait sur les pieds trop concentrée qu’elle était à filmer le show. Cliquez abondamment, ça lui fera de la visite.

Texte publié dans URBANIA
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