Ça n’a pas de bon sens

Voilà une jolie expression qui fait reculer l’avancement de la communication et baisser le niveau de la conversation. Vous êtes fâché? Dites : «ça n’a pas de bon sens». Vous êtes choqué, scandalisé, outré? «Ça n’a pas de bon sens». À court d’arguments? «Ça n’a pas de bon sens» encore.

Les tribunes téléphoniques regorgent de ça-n’a-pas-de-bon-senseurs. Les experts, les chroniqueurs, les analystes, les ex regroupés en club, les animateurs de radio de Québec sont des ça-n’a-pas-de-bon-sensationnalistes patentés. Certains politiciens en manque de sens ne manquent pas de sortir à tout bout de discours un ça-n’a-pas-de-bon-sens de circonstance. Cette expression facile et sans arrière goût se retrouve sur toutes les lèvres et remplace la dialectique de base, l’argumentation la plus élémentaire ou le raisonnement logique le plus simple. «Ça n’a pas de bons sens» élève peut-être celui qui le dit au rang de celui qui est supposé en avoir (du sens).

Pourtant, c’est surtout quand il n’en a pas (de bon sens) que l’interlocuteur s’en sert (sans bon sens d’ailleurs). Ça semble compliqué, pourtant vous remarquerez que ça ne manque pas de sens. 2012 est d’ores et déjà l’année où le «ça n’a pas de bons sens» a gagné la médaille olympique du non-sens.

Les débats à deux à TVA? «Ça n’a pas de bons sens».

L’absence de Québec Solidaire et d’Option Nationale à TVA? «Ça n’a pas de bons sens».

L’absence Jean-Martin Aussant au débat de Radio-Canada? «Ça n’a pas de bons sens».

Le chaos printanier? «Ça n’a pas de bons sens».

La hausse des frais de scolarité? «Ça n’a pas de bons sens».

La loi 78? «Ça n’a pas de bons sens».

Le SPVM? «Ça n’a pas de bons sens».

Victoriaville? «Ça n’a pas de bons sens».

Les élections grotesques de Jean Charest? «Ça n’a pas de bons sens».

Le référendum caché ou pas caché du PQ? «Ça n’a pas de bons sens».

Le passage aux oubliettes de Line Beauchamp? «Ça n’a pas de bons sens».

Michèle Courchesne? Sam Hamad? Le Plan Nord improvisé? Le vol de l’île d’Anticosti? Les gaz de schistes? L’amiante? «Ça n’a pas de bons sens».

Les enveloppes brunes, la corruption, la collusion, Tony Tomassi, la mafia? «Ça n’a pas de c?!$%#! de bons sens».

Et que dire de François Legault qui nous promet du changement alors qu’il n’y a rien qui ressemble plus à un vieux parti que la l’ADQ-bis, alias la CAQ? «Ça n’a pas de sens».

À regarder l’actualité qui nous file entre les doigts comme du pétrole de l’Alberta, on pourrait ça-n’a-pas-de-bon-sensifier tout et n’importe quoi tellement ça n’a pas de bon sens. Mais nous nous abstiendrons.

Retrouvez vos sens, chers lecteurs. Et le 4 septembre prouvez que vous, vous ne manquez pas de bon sens!

Texte publié dans le Huffington Post.

Débat. Et des hauts

Vous les avez vus dimanche soir ? Une valse d’hésitations et une salve de promesses. De l’eau dans le gaz de schiste. Des courbettes et des contorsions. Un grain de riz bio dans l’engrenage bien huilé de l’inéluctable. Début de débats, des bas et des bassesses, débit de dégâts, des bases débiles, des buts, débarras, déballage, débandade. Qui a le mieux tenu son bout? Qui a gagné? Qui a perdu?

Pour se faire entendre, les quatre chefs, deux femmes et deux cravates, ont sorti leurs langues de bois, leurs têtes de nœud, leurs nœuds de cravates, leurs vestons gris, leurs plus belles robes, leurs vieilles cassettes, les conseils de leurs conseillers et les discours appris par cœur.

D’entrée de jeu, on a découvert que le visage du changement n’avait pas la face à CAQ de François Legault mais le visage simple et humain de Françoise David.

Il y avait manifestement trois vieux partis autour de la table qui n’en était pas une. Même l’ADQ-bis de François Legault éculait ses discours usés de vieux mononcles sans imagination (ménage, changement, mains propres, alouette!). Au côté de la voix vive et rafraîchissante de Françoise David, il manquait aussi la présence importante d’un cinquième joueur qui ne manque pourtant pas de pertinence: Jean-Martin Aussant d’Option Nationale. Mais, je crois que ça aurait été le coup de grâce pour les vétérans que sont devenus avec le temps Marois, Legault et Charest. Trop d’idées nouvelles, trop de sincérité, trop de discours vrais. On ne bouscule pas l’establishment du jour au lendemain, surtout si c’est pour le bien de tous. La présence de Québec Solidaire tenait déjà hier de prodige. Miracle qui ne se reproduira pas sur les ondes de QuébécorTV dans les jours qui viennent.

Si la tendance se maintient, tiens-moi par la barbichette, le premier de nous deux qui rira ne changera rien aux résultats. Perdant. Perdu. Perdre son temps… On a beaucoup parlé de nos poches hier au débat, mais c’est surtout l’environnement qui a perdu, suivi de la culture qui n’a rien gagné et finalement l’éducation qui devait pourtant être l’enjeu majeur du ministre de la jeunesse Jean Charest.

Ferme les yeux. Ouvre-les. Mais quelle langue déparlaient-ils? Demandez le programme! Essayez de le comprendre. Une idée. Donnez-moi une idée. Votez pour celui-ci. Élisez celle-là. Une croix sur un nom. Un nom pour un avenir. Bulletin de vote. Bulletin de notes. Mauvais bulletin. Tintamarre. Marathon. Thon à la vinaigrette. Net le chef. Pas net en fait. Chef un p’tit verre on a soif!

Débats des chefs, débats de bêches, débats de cerfs, débats de chers, débats de fesses. Chef d’orchestre. Orchestrer notre perte. L’art de la guerre. Économie avant toutou. Éconono, cash ton cash. Gouvernement de comptables sur qui on ne peut plus compter. Gouvernement majoritaire qui veut nous faire taire. Gouvernement minoriterre-à-terre. Mémère. Change de poste. Ça papote, ça s’emporte, peu importe ton vote, le débat t’abat.

Qu’avez-vous regardé à la télé hier?

Texte publié dans le Huffington Post

La campagne n’aime pas la ville

Nos politosaures en campagne font peu cas de Montréal. Et quand ils en parlent, c’est pour piler dessus comme un chien écrase un parterre de fleurs avant de faire ses besoins. Il est vrai qu’ils sont convaincus que ce n’est pas dans la métropole du Québec qu’ils vont gagner leurs élections…

Pourquoi Legault se permet-il de critiquer sans modération les actions progressistes de Luc Ferrandez, le maire le plus innovateur et intègre du Québec?

Pourquoi Jean Charest garoche-t-il à tour de bras des chèques sans fonds aux résidants de la vieille capitale mais n’ose pas s’aventurer à Montréal sans son gilet pare-balles et une escouades de sa milice personnelle?

Pourquoi Pauline Marois tente-t-elle tant de séduire les Trifluviens et les Trifluviennes, les Terrebonbons et les Terrebonbonnes, les Laveurs-de-Rapides et les Blainvilaines alors qu’elle et son parti auraient de quoi faire à l’ouest du boulevard Saint-Laurent?

Montréal a beau être le cœur dynamique de la Belle Province, la tête dirigeante de bien des affaires, un pôle culturel qui fascine et attire des gens du monde entier, un centre universitaire, une mine de matières grises, le RSTDQC (Reste du Québec) la regarde avec un mélange de méfiance, de suspicion et de dégoût attisé par la lecture compulsive du Journal de M. et l’écoute abusive de Radio X.

Ce n’est pas un secret, même si c’est un mystère, les électeurs des banlieues et des régions tant courtisés par les vieux partis cultivent une haine viscérale de Montréal et, en particulier, du Plateau Mont-Royal.

Mais que connaissent-ils de l’ancienne Ville-Marie qu’ils fréquentent de loin en loin ou alors lors de trop rares sorties urbaines?

Un squeegee famélique qui se précipite sur le pare-brise de leur belle auto pour une hypothétique poignée de sous noirs au coin de St-Laurent et Sherbrooke? Une foule en bedaine qui se bidonne au Festival de la clownerie? Un centre-ville bondé de banlieusards à la recherche comme eux d’une place de stationnement gratis le plus près possible du Théâtre St-Denis ou du centre Bell? Des échangeurs en ruines? Des tunnels en décrépitude? Des ponts bloqués?

S’équartent-ils parfois des trottoirs de la rue Ste-Catherine pour se balader au gré des rues et des ruelles dans les quartiers pleins de vie, d’enfants et d’effluves de soupers? S’éloignent-ils des vitrines illuminées et rassurantes des grandes bannières de vêtements fabriqués en Asie pour aller voir les petites boutiques originales des créateurs locaux? Osent-ils s’aventurer au-delà de l’avenue Mont-Royal ou de la rue Saint-Denis? Dans Hochelaga-Maisonneuve? Sur les coteaux au Nord du Mont-Royal? Dans Villeray? Dans Ahuntsic? Dans le Mile End? Dans NDG?

Ce Montréal qui les effraye tant, c’est le Québec moderne, celui qui travaille de grand matin à façonner le monde de demain sans vouloir copier ni les Chinois, ni les Juifs, ni quiconque d’autre. C’est le Québec mosaïque, mélange du meilleur des mondes qui est en train d’en créer un nouveau qui ne ressemble ni à celui de papa Charest, ni à celui de mononcle Legault, ni même à celui de Tatie Pauline. C’est le Québec de l’avenir, des idées, de la culture et de la connaissance qui déstabilise les générations Germinal. C’est le Québec enflammé et passionné que des politiciens en campagne sont en train d’étouffer de leurs promesses dépassées parce que l’avenir de Montréal ne les intéresse pas.

La semaine prochaine: «La campagne n’aime pas la culture».

Texte publié dans URBANIA

Ces gens qui disparaissent

Il y a chaque année des centaines, des milliers, peut-être des dizaines de milliers, de personnes qui disparaissent autour de nous. Que sont-elles devenues?

Ce petit monsieur que vous croisiez presque tous les matins au café. Avec son gros nez crevassé et sa peau gris mat, il déambulait en dodelinant dans le quartier. Ça fait quelques semaines que vous avez remarqué sa disparition. Quelques mois plutôt. En fait, peut-être même un peu plus. Il n’est plus sur son balcon. Mais était-il là l’hiver passé? L’avez-vous revu au printemps? Est-il mort? Dans une maison de retraite? À l’hôpital? Ou dans un autre pays?

Et cette dame pliée en deux qui avançait chaque jour à petits pas, le dos courbé sous son manteau vert, été comme hiver, pour aller à l’église au bout de la rue? Vous ne l’avez pas revue depuis… depuis quand exactement? Avant les vacances? Avant le printemps? Avant encore? A-t-elle déménagé? S’est-elle fait frapper par un de ces camions de poubelles qui roulent à tombeau ouvert? A-t-elle succombé seule dans son minuscule 3 1/2 encombré des souvenirs d’une vie?

Vous avez aussi noté l’absence de ce beau grand jeune homme qui habitait avec sa maman. Il ne descend plus la rue en sens inverse sur sa planche à roulettes. Il est sans doute parti habiter avec sa blonde. Ou alors il étudie à l’étranger. Mais pourquoi ne vient-il jamais voir sa vieille mère? Sont-ils brouillés? Ou bien lui est-il arrivé quelque chose?

Et cette belle grande brune, une artiste disait-on, une chanteuse en fait. Vous la croisiez de temps en temps. Parfois elle vous souriait en fronçant ses sourcils sévères au-dessus de ses yeux sombres. Parfois elle semblait perdue dans ses pensées. Vous ne vouliez alors surtout pas la déranger. Vous ne la croiserez plus jamais. Plus jamais. Elle est partie rejoindre les étoiles. Vous l’avez lu dans le journal.

Des gens passent dans notre vie et disparaissent. Sans laisser ni de traces ni d’adresse.

Ils meublent la ville de leurs existences. Vous ne leur avez jamais parlé, à peine salué d’un sourire muet quand vous les croisiez, vous ne savez ni comment ils s’appellent, ni ce qu’ils font dans la vie. Vous saviez juste qu’ils étaient là, vivants anonymes. Pourtant, il suffit de remarquer leur disparition pour que leur absence devienne une question. Une question sans réponse. Que sont-ils devenus?

Texte publié dans le Huffington Post.

 

AJOUT 12 août 2014: ce soir le Quai des Brumes organise une soirée en hommage à Ève Cournoyer.