Les meilleurs pains sont ceux qui font des miettes

IMG_1491Les meilleures bières ont un dépôt dans le fond de la bouteille. Les meilleurs fruits sont à deux doigts de pourrir. Les meilleurs fromages sont à la veille d’être passés date. Les plus beaux jours sont toujours ceux sur le point de finir.

La vie est belle quand elle n’est pas parfaite. Elle a plus de saveur, elle est plus forte et plus intense, elle laisse plus de souvenirs, elle a plus de sens, de sensations quand elle n’est ni lisse, ni formatée, quand elle ne ressemble à aucune autre, quand elle n’est pas standardisée, pas organisée, pas planifiée, pas arrangée.

Les meilleures viandes sont les plus grasses, les plus bons vins sont les plus vieux, les plus beaux paysages sont les plus sauvages.

C’est dans le chaos que nait la beauté et dans le désordre que surgit l’inattendu.

Les frites de chez McDo sont sans surprises, parce que toutes pareilles de Boston à Kuala Lumpur et de Toronto à Valaparaiso. Celles de chez Eugène réservent à chaque bouchée un ravissement renouvelé parce qu’elles sont chacune différente, celle-ci plus grosse, celle-là moins carrée, cette autre minuscule et craquante.

Les cafés de Tim Horton sont uniformes, pas assez noir et sans saveur, mais ils n’auront jamais la petite touche de l’espresso de Vito, la mousse qui déborde du capuccino du Club Social ou le verre brûlant du latte de l’Olimpico.

La perfection est dans l’imperfection.

La magie est dans la vie.

Toutes les couleurs sont dans le noir. Et toutes les couleurs font de la lumière.

Le goût est dans le dégoût.

Les chemins tortueux conduisent vers les plus beaux sommets.

Les idées surgissent des tempêtes de matière grise.

Bien sûr, il faut ramasser quelques miettes, mais c’était tellement bon.

Texte publié dans le Huffington Post.

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Coup de pousse*

IMG_0014À chaque tempête qui nous tombe sur la tête, à chaque grand froid qui nous transit les os et fige la moindre de nos pensées, la même question se pose au piéton que nous sommes : pousserai-je ou ne pousserai-je pas cet automobiliste empêtré dans son banc de neige ou paralysé dans son bloc de glace?

Avant de vous donner la réponse, j’aimerais remettre les choses en perspective et énumérer l’ensemble des éléments de l’équation afin que vous compreniez mieux le sens de la démarche.

Prenons A, un quidam qui décide de se rendre au travail à pied. B, un automobiliste pressé. C, le véhicule de B. Et X, la patronne de A.

A aime le calme de la marche, le blanc des trottoirs, le silence des ruelles, l’odeur vive de l’hiver immaculé et vif. B a acquis récemment C, un véhicule « zéro comptant, faites faillite en quatre ans ». Il vient de passer 10 minutes à le déneiger, 10 minutes à casser la glace autour et son moteur réchauffe son intérieur et la planète depuis 10 minutes supplémentaires.

Il faut 50 minutes à A pour se rendre à pied de son domicile à son bureau et 10 minutes à B pour effectuer en temps normal le même trajet en auto auxquelles il faut ajouter 10 minutes pour se dépêtrer des embouteillages et 10 minutes pour trouver du stationnement.

Si A pousse C, B arrivera à l’heure. Mais A aura perdu 5 minutes. Et X bouillonnera d’impatience parce que A arrivera en retard à la réunion.

Je rappelle donc la question : pousserai-je ou ne pousserai-je pas?

Vous pensez bien que A a poussé C. Et B était béa. En chemin, A a aussi aidé D, dégagé T et donné un coup de main à Z. Finalement, X était encore bloquée sur le pont quand A est arrivé.

*Les plus érudits d’entre vous auront noté qu’il y a apparence de faute d’orthographe. Mais en analysant le sens des mots, ils auront rapidement découvert qu’il y a plutôt ici apparition d’un jeu de mots homologué par le Syndicat des Amateurs de Calembours.

 Texte publié dans le Huffington Post

Viser la poubelle

50f6d00b8e08c_largeJe me demande des fois pourquoi il y a des poubelles dans les rues de notre bonne ville de Montréal. Il y en a qui trouvent qu’elles sont dans leur chemin, d’autres qui pensent qu’elles ne servent à rien, d’autres encore qui sont persuadés que c’est une extension du site d’enfouissement.

L’administration du Plateau Mont-Royal (vous savez, ce quartier peuplé de vedettes qui déclenche les passions sur les réseaux sociaux et l’hystérie des radios… poubelles, qui fait l’objet d’une série télé tragi-comique, que les Français ont décidé de coloniser et que les revues branchées du monde entier nous envient), l’administration du Plateau Mont-Royal disais-je donc avant de vous rappeler l’importance médiatique de cet arrondissement, a pris la décision, «pour des raisons de propreté» (sic), de laisser 650 poubelles dans les rues en hiver.

Avant que le maire Ferrandez et ses collègues décident de laisser toutes les poubelles publiques à la disposition des citoyens 365 jours par an, il fallait, dès que la bise fut venue, jeter nos vieux papiers par terre, cacher nos canettes vides sous les voitures, glisser nos tasses Tim Horton usées dans le caniveau et enfouir discrètement le petit sac plastique rempli du caca de notre chienchien dans le tas de neige de notre voisin.

Désormais, été comme hiver, il y a donc des poubelles pour les ordures (et là, je ne parle pas de ceux qui cochonnent la ville, mais des cochonneries qui échappent au sens civique).

Il me semble que des poubelles toute l’année, c’est plutôt une bonne idée, surtout dans notre société du prêt-à-jeter.

Pourtant on dirait que non! On dirait que certains n’ont pas compris l’utilité de la poubelle et les raisons de son existence.

Quand on examine le contenu d’une poubelle de rue, c’est la vie urbaine qui s’étale sous nos yeux : emballages et suremballages, vieilles frites froides, boissons gazeuses, bouts de cigarettes, journaux froissés, parapluies cassés, mitaines perdues, bidons de lave-glace, vomi séché,…  On devrait applaudir l’invention de la poubelle et remercier ceux qui les vident pour qu’on puisse les remplir.

Cependant, à cause d’un certain nombre de cochons et de brutes inciviques, les poubelles publiques, au lieu de favoriser la propreté, débordent d’immondices.

Les passants paresseux y pitchent leurs restants de McDo sans se soucier si ceux-ci vont atterrir dans le panier ou à côté.

Les manifestants en mal de visibilité y mettent de temps en temps le feu.

Les citoyens inciviques y déversent leurs déchets de constructions, leurs morceaux de meubles Ikea en ruine, leurs ordures de la semaine, leurs vieux vêtements sales…

Les chauffards de déneigeuses pressés les percutent et les démolissent avec la précision d’un missile Scud.

Les étudiants insouciants les bourrent de cartons de pizza extra-large et de canettes recyclables.

Faut-il un mode d’emploi pour savoir se servir d’une poubelle ?

Il est vrai que quand la ville ressemble à un dépotoir géant, on se demande pourquoi installer des poubelles…

À qui la faute ?

À ceux qui ne savent pas viser une poubelle avec leurs déchets ? Ou à ceux qui savent la viser avec leur déneigeuse de trottoir ?

Texte publié dans URBANIA

Gueule de bois

IMG_3803Les débuts d’année ressemblent souvent à des lendemains de veille. C’est pourquoi, même si, à l’heure où nous vous écrivons et où vous nous lisez, le mousseux de la semaine dernière, les pintes de bière de vendredi et les pichets de sangria à l’occasion de votre 25e anniversaire ont sans doute déjà fini leurs vies dans les tuyauteries et les égouts, nous vous rappelons ici quelques conseils bien utiles qui pourront vous servir lors de la très attendue prochaine victoire du Canadien.

Noyer sa cuite dans de l’eau, c’est un classique recommandé par les éleveurs de champions. Mettre de l’eau, beaucoup d’eau, dans son vin en dilue en effet les effets. Mais l’eau en quantité ne vous permettra pas pour autant de prendre le volant, car il faudra vous arrêter au moins 37965 fois pour faire pipi avant d’arriver.

Ce que nous avons appris en googlant «gueule de bois» et «lendemain de veille», c’est qu’il est essentiel, pour ne pas dire vital, de réhydrater le corps imbibé afin d’éliminer les vilaines toxines qui font bobo à la tête, mettent l’estomac dans tous ses états et donnent à la planète l’impression qu’elle ne tourne pas rond.

Les recettes d’autrefois qu’on trouve sur Google ressemblent étrangement aux potions d’Harry Potter. Mais si vous ne les essayez pas, vous ne saurez jamais si elles ont de l’effet. Ma grand-mère qui avait une bonne dose de bon sens dans sa pharmacie me faisait avaler une bonne grosse cuillère d’huile d’olive afin que ce qui était déjà dans l’estomac y reste et que ce qui restait sur la table n’y rentre pas. D’autres conseillent plutôt le calage cul sec d’un grand verre de lait frais. L’effet est le même : empêcher le comateux de se précipiter sur la première sucrerie ou la première patate graisseuse venues.

Le monde est plein de ressources pour replacer les esprits qui déchantent.

Dans l’empire du milieu, on vous suggère du thé vert avec du miel, du citron et une larme de vinaigre. Le vinaigre dans le thé, c’est tellement mauvais que ça change le goût du mal.

En France, une petite tranche de pain grillé et une bonne tasse de café suffisent paraît-il à éponger l’abus de Nuit Saint-Georges.

En Italie, on suggère les pâtes au petit déjeuner.

En Allemagne, on sert des harengs marinés hyper salés à la place des croissants.

En Russie, un petit verre de vodka salée. Et hop, ça vous remet le Cosaque sur pieds.

Et dans les soirées canayennes, on propose une méthode similaire où la vodka est remplacée par une bonne grosse bouteille de Molson tablette.

Allez, à votre santé, vous êtes paré pour un autre lent demain (ça, c’est une « plogue » avec un autre texte que j’ai écrit sur le sujet… on peut avoir les idées embrumées et de la suite dans les idées).

 

Texte publié dans le Huffington Post.

Je ne dirai pas son nom

ImondicesLe démembreur de Montréal, l’ignoble personnage qui a défrayé la chronique alors que le dernier printemps bourgeonnait, la star de 2013 selon les médias canadiens, le monstre dont je tairai le nom revient hanter l’actualité.

J’ai failli croiser l’animal hier après-midi dans le Vieux Montréal alors que je sortais de chez un client et qu’il se rendait au Palais de Justice pour la rencontre entre ses avocats et la juge en vue de préparer l’enquête préliminaire de son procès. Selon les médias, l’accusé menotté aux pieds et aux mains était installé dans une cage en verre. Comme s’il allait se précipiter sur les journalistes et les découper en mille morceaux!L’infâme personnage a suivi impassiblement la conversation entre les avocats et la juge chargée de son procès. Dix journalistes et deux dessinateurs avaient été autorisés à assister à l’audience. Mais un interdit de publication les a empêchés de révéler le contenu des discussions. Tout ce cirque a pourtant fait l’objet de nombreux reportages dans tous les médias.Ce criminel est devenu une vedette. Tout le monde connaît son nom. Tout le monde connaît sa face. Un certain nombre ont même dévoré des yeux l’abjecte vidéo de son horrible crime.

N’est-ce pas ce dont il rêvait?

Et Jun Lin, la victime? De quoi il rêvait? Même dans ses cauchemars les plus effrayants, il ne rêvait certainement pas de finir démembré, découpé, envoyé en morceaux par la poste. Cet étudiant d’origine chinoise qui étudiait à l’Université Concordia n’a pas le quart du millième de la notoriété de son dépeceur. Il rêvait peut-être d’une vie simple, d’une maison, d’un travail intéressant, d’amis, de voyages. Il était sans doute curieux, il avait envie de vivre des expériences, il ne cherchait pas à être connu, mais il voulait sûrement vivre vieux, peinard, tranquille,…

C’est lui qui devrait être connu. C’est le nom de Jun Lin dont on devrait se souvenir. Pas celui de son assassin.

Tous les criminels devraient mourir dans l’oubli. Leur donner une vitrine, les nommer à tout bout de Une, c’est leur faire plaisir, c’est réaliser leurs phantasmes. Ne montrons pas leurs têtes! Ne disons pas leurs noms! Faisons d’eux des anonymes. Je ne veux pas dire pour autant qu’il faut ignorer ce qu’ils ont fait. Non! Mais il faut ignorer qui ils sont. Ils ne méritent pas une place dans notre mémoire. Certainement pas plus que ceux dont ils ont enlevé la vie.

Je ne dirai pas son nom. Parce que l’horreur n’a pas de nom.

Texte publié dans Urbania

Il y a 25 ans

IMG_0527Il était presque six heures, heure de l’Est, ce soir de janvier 1988. À Bruxelles, il était presque minuit.

Dehors, il ne faisait pas encore noir. Le jour s’éternisait. Du bout des rayons, le soleil s’accrochait à l’horizon en repoussant le soir à plus tard. Le temps s’était perdu une heure plus tôt entre le ciel et la terre. C’était le jour en pleine nuit. Ni tout à fait hier, mais pas encore vraiment demain. Je planais entre deux mondes, assis entre deux vies, écrasé entre deux ronfleurs, perdu quelque part entre le passé et l’avenir. Comme tous les autres passagers de ce vol Nationair (en 1988, Nationair était une compagnie aérienne qui partait souvent en retard mais qui servait de l’alcool à volonté) bondé dans lequel j’étais coincé depuis plus de six heures, j’avais les yeux rougis, le teint blafard, le regard hagard, un brin d’impatience dans les jambes, le dos raide, les bras lourds, un pincement dans le cœur, la bouche sèche et les idées qui se bousculaient à 800 kilomètres heure.

Le DC-8 glissa lentement entre les nuages chargés et sombres qui me séparaient du monde des vivants et de ma nouvelle vie. La dernière fois que j’avais vu la terre, c’était la mer, minuscule, irréelle, j’avais même cru voir des icebergs. Déjà l’hiver.

Silencieux, les voyageurs surveillaient la descente. L’avion vira sur une aile. Puis sur une autre. Une violente turbulence réveilla mon voisin qui marmonna quelque chose qui ressemblait à du vocabulaire ecclésiastique de mauvaise humeur. Christ de tabernacle de calice, ou quelque chose du genre. J’avais déjà les oreilles au Québec.

Montréal était tapie quelque part sous les nuages. J’allais bientôt fouler le sol d’un nouveau monde, commencer un nouveau boulot dans une nouvelle ville. Mais pour l’instant, étourdi par l’air pressurisé et le décalage horaire, j’avais l’esprit tout embrouillé. Que faisais-je là?

L’avion sortit au ralenti de la masse opaque des nimbostratus qui cachaient le but de mon voyage. Des forêts enneigées, à perte de vue, des champs immaculés sous un ciel de plomb. Des routes droites et infinies, traits noirs au milieu d’une campagne blanche. Quelques maisons éparses, toit bleu, toit blanc, toit d’argent. Une masse noire, liquide, parsemée de points blancs, sans doute le fleuve Saint-Laurent, peut-être des blocs de glace. Un dernier coup d’aile avant l’atterrissage. Au loin, un clocher, des entrepôts, des toits plats, des parkings, des routes, des autoroutes, des ponts, des échangeurs. L’Amérique!

Le choc des roues sur le sol ébranla l’appareil. Les vis des ailes tinrent bon malgré la mauvaise réputation de Nationair. Un coup de freins. La ceinture écrasa ma vessie trop pleine de mauvaise bière canadienne. À travers le hublot usé par les regards de tous ceux qui m’avaient précédé, je contemplais le vent qui balayait sur la piste des rafales de poudreuse. J’arrivais en même temps que le blizzard. Ce pays qui n’en était pas un, c’était l’hiver. Je ne pensais pas qu’il allait devenir le mien (de pays, pas d’hiver, évidemment). Pas un mot ne vint acclamer notre atterrissage. On aurait dit que la lourdeur du ciel avait englué chacun de mes gestes, assombri chacune de mes réactions.

L’avion s’était à peine immobilisé sur le tarmac que les passagers sautaient déjà de leur siège et s’agglutinaient dans les allées. Après la cohue, ce fut le silence mortel et la morne procession dans les couloirs de béton et de verre qui menaient au cœur de la trop vaste aérogare grise, blanche et livide de l’aéroport de Mirabel (c’était là qu’à l’époque atterrissaient, rappelez-vous, les vols internationaux).

Bienvenue! Welcome!

Je débarquais pour la première fois de ma vie au Québec. Mais je croyais que c’était au Canada. Le lendemain je commençais à travailler chez Tam Tam, l’agence de publicité de l’année 1988. Le surlendemain, j’avais des amis, j’avais des meetings à Toronto, je faisais des pubs pour la télé, je sortais dans les boîtes du boulevard St Laurent, j’achetais une maison dans le Mile End, je me mariais, je collectionnais les vinyls des Classels, je faisais des enfants, je goûtais à la poutine au foie gras, je découvrais Elvis Gratton, je manifestais dans les rues contre Jean Chrétien et la guerre en Irak, j’apprenais à patiner, je découvrais le camping dans les parcs de la Sepaq, j’aimais les rimes manifestives de Loco Locass, je prenais mes casseroles contre Jean Charest, j’écoutais Avec Pas de Casque, je me baladais en vélo dans les rues de Montréal 345 jours par an, je riais des jokes du Bye Bye,…

J’aimais chaque jour un peu plus cette terre qui n’était pas celle de mes aïeux mais qui sera sans doute celle de mes descendants.

C’était le 4 janvier 1988. Il y a 25 ans.

Tam-Tam

Texte publié dans URBANIA