Le terrorisme invisible

51782a6e8a603_largeAu sursurlendemain de l’attentat de Boston et au surlendemain de l’arrestation spectaculaire du dernier survivant du duo de terroristes amateurs qui a causé tant d’émois et de peur dans le monde civilisé, la royale canadienne gendarmerie a mis la main au collet de deux présumés terroristes basanés suspectés de fomenter un mauvais coup contre Via Rail.

Le terrorisme nous menace-t-il? De quelle manière? Qui sont ces groupes démoniaques qui nous en veulent? Devons-nous avoir peur? Doit-on craindre pour notre vie? Doit-on se faire vacciner dare-dare contre la dernière grippe qui ressemble à un code postal? Que fait la police? Et le prix de l’essence va-t-il cesser d’exploser?Vic Toews, notre ministre de la Sécurité publique, nous a gentiment expliqué que le fait d’avoir déjoué cet hypothétique attentat nous prouve hors de tout doute, sauf le mien, que le terrorisme demeure une menace réelle pour le Canada. Tremblez, chers citoyens! Mais soyez en même temps rassurés, votre bon gouvernement conservateur veille sur vous. Vic a précisé : «Nous ne tolérerons pas les activités terroristes au Canada et nous ne nous laisserons pas utiliser comme refuge par ceux qui soutiennent les activités terroristes.» Voilà qui est clair et qui justifiera l’invasion des forces constabulaires pour mettre de l’ordre dans notre quotidien débridé.

Ceci dit, et juste entre nous, je parie que le prochain désaxé amateur de bombes artisanales va trouver le moyen de faire sauter des poubelles et des symboles de notre société dévergondée malgré toutes les mesures de sécurité, toutes les caméras de surveillance, toutes les forces policières, tous les contrôles de faciès, tous les drones, toutes les lois coercitives et toutes les augmentations de peines de prison.

Pendant ce temps, d’autres terroristes, je veux dire d’autres gens qui me terrorisent, qui me font peur, qui hypothèquent mon avenir et mon confort, de dangereux personnages qui risquent de plonger notre monde dans le chaos, de vilains méchants qui menacent la vie, la nature, l’environnement, coulent des jours paisibles dans leurs bureaux loin des champs de bataille et de maïs.

Je veux parler des apprentis sorciers de ces multinationales du grain génétiquement modifié et du désherbant assez puissant pour décoiffer le cultivateur le plus chauve. Je pense à ces empires industriels qui veulent interdire aux agriculteurs de semer leurs propres grains. Je pense à ces exploiteurs de ressources qui pillent et saccagent l’environnement à la recherche du profit le plus rapide. Je pense aussi à ce patron d’une compagnie obèse (c’est la compagnie qui est obèse, je ne me permettrais pas d’attaquer personnellement ce monsieur qui donne de l’emploi à des milliers de gens affamés) fabriquant aussi bien du Nesquick que du Nestea ou du Nescafé qui vient de déclarer que l’eau n’est pas un droit humain et qu’elle devrait être une ressource privatisée afin de mieux la mettre en bouteille.

Ces terroristes n’ont pas de casquette à l’envers, ils ne se promènent pas avec des sacs à dos trop lourds sous le regard inquisiteur des caméras de surveillance. Ces dangereux bandits n’ont pas d’autre dieu que celui de l’argent et ne fréquentent pas d’autre temple que leur banque. Les armes de destruction massive qu’ils utilisent à profusion ne font pas boum, ne démembrent pas les passants et ne tuent pas en direct à la télé. Ces armes sont beaucoup plus insidieuses. Elles tuent à petit feu. Elles anéantissent au ralenti.

En l’absence de preuves flagrantes et faciles à diffuser à une heure de grande écoute sur un canal de nouvelle en continu, comment voulez-vous que les autorités aient le courage de sévir contre ce terrorisme invisible? C’est bien plus simple d’envoyer 9000 hommes armés jusqu’aux dents contre un gamin de 19 ans un peu perdu que de promulguer des lois contre les dangers des OGM et des PCB ou investir dans la recherche et la protection de notre alimentation et de notre environnement.

Texte publié dans Urbania
Publicités

Système de santé: c’est quoi le problème?

urgenceQuand ça urge, c’est efficace. Quand ça urge pas, faut être patient. N’est-ce pas normal?

Comme Kim, ma voisine de blogue, je viens de changer de décennie. Le cumul des années et l’addition des expériences… ne jamais négliger l’expérience.

En parlant d’expérience… Vendredi dernier, à la fin d’une soirée de fête remplie d’émotion, de bulles, de rires, de musique, d’amis et d’amour organisée en grand secret pendant des mois par la femme de ma vie, un accident est arrivé.

La jambe de ma blonde s’est retrouvée sous un piano. À moins que ce ne soit un piano qui ait écrasé la jambe de ma chérie. Ne me demandez pas comment, j’étais pompette, dans l’euphorie d’une des plus belles soirées de ma vie. J’étais sur un nuage au pays des amis, de la famille, de l’amour et de la vie.

On a dû s’y mettre à 5 ou 6, peut-être 7, pour soulever le piano, dégager la jambe, constater le dégât.

Le 911 a répondu aussitôt. Questions précises, actions à faire, ambulanciers en chemin. Ils sont arrivés dans l’effervescence et l’énervement. Un piano sur une jambe, ils n’ont pas souvent vu ça.

On ne déplace pas une belle femme qui se tord de douleur en un clin d’œil. On ne la met pas sur une chaise. On ne la lève pas sur ses pieds. On ne redresse pas sa jambe pliée et écrasée. Finalement, la civière, l’ambulance, l’hôpital Jean-Talon, je ne savais même pas qu’il y avait un hôpital là.

On est passé devant tout le monde. Une place tout de suite – oui, vous avez bien lu « tout de suite »- entre un homme intoxiqué, le visage en sang qui s’était fait tabasser et une mourante en plein délirium. Constat immédiat du médecin. Piqûre de morphine. Une, puis deux, puis d’autres. La douleur est insupportable, mais la blessée est courageuse (je le sais, je l’ai déjà vu accoucher deux fois sans épidurale). Analyse de la situation. Stabilisation de la douleur. Mesure des organes vitaux. La nuit est longue. Il n’y a plus d’heure. L’urgence est plus forte que le temps. J’avais l’impression que nous venions d’arriver. Ça faisait pourtant plus de deux heures, peut-être même trois. Il se passe tellement de choses dans une salle d’urgences que l’attente ne ressemble pas à de l’attente.

La radiographie est un moment délicat. À cette heure-là, les couloirs de l’hôpital sont vides. Le radiologue tout seul à l’air de s’ennuyer. Il me laisse gentiment regarder sur son écran l’image du fémur. Je ne comprends rien. Mais je comprends que ce n’est pas joli. Il y a trop de morceaux pour que ce soit normal.

Retour aux urgences. D’autres blessés, d’autres cas graves. Le doc visiblement fatigué par des heures de travail nous explique calmement la suite des choses. La belle cuisse lisse ressemble à un énorme jambon tuméfié. Il y a un vilain bobo là-dedans. L’orthopédiste va venir. Il va falloir opérer. Je m’assois enfin. L’amour de ma vie s’endort malgré les grognements de l’homme tabassé, le bip bip des machines, les appels au « code blanc ». Il y a du bruit et pourtant tout le monde chuchote, les infirmiers travaillent dans une tranquillité apaisante, j’allais dire la sérénité. On est loin des portraits d’horreur que nous dressent certains médias en mal de sensations. Pour un cas qui a pris plus de temps, combien d’autres ont été sauvés par des médecins compétents, des infirmières attentionnées et compatissantes?

On ne lit jamais leurs histoires dans les journaux qui tachent les doigts. Heureusement, vous, vous lisez Urbania.

Il faut que je prenne l’air. Le jour se lève. La salle d’attente des urgences est presque vide. Quatre ou cinq personnes qui n’ont apparemment pas l’air si mal en point. Qu’attendent-elles? Je marche dans la ville endormie. Des oies sauvages dans le ciel.

De retour, la salle d’attente s’est remplie de gens déjà impatients. Un samedi normal. Aux urgences, l’orthopédiste ne tarde pas à examiner ma petite femme qui a l’air minuscule dans sa grande civière entourée de tubes. C’est un homme rassurant. « Un piano lui est tombé dessus ? » Ça le fait sourire. Il se dit sans doute que c’est moins dangereux de jouer de la guitare ou du violoncelle. Il devait l’opérer le matin. Mais un autre cas, plus urgent, occupe la salle d’op’. Ça se fera l’après-midi. C’est normal. Le fémur est stabilisé. La douleur atténuée par les doses de morphine. Le corps meurtri sous surveillance.

La chambre qui va accueillir mon amour en miettes à son réveil est prête, désinfectée du plafond au plancher. Draps vert pâle, murs blancs, tuiles beiges sur le sol, vue triste sur la ville qui s’étend vers l’Est. C’est pas le paradis. C’est une chambre de traumatologie. Ça ne ressemble pas à une série télé. C’est la réalité. Normale.

Il faut se le dire : un hôpital, c’est pas un hôtel à Punta Cana. Une infirmière, c’est pas ta mère. La bouffe d’hôpital, c’est pas chez Toqué. Une salle d’attente, c’est pas un spa. Des fois je me demande si les gens s’en rendent compte.

Ma petite chérie brisée est revenue droguée de l’opération. Nausées, douleurs, confusion. C’est normal. Mais quand on ne sait pas, on s’inquiète. L’infirmière s’occupe tout de suite d’elle tout en me rassurant. Mais elle doit aussi s’occuper des autres traumatisés de l’étage, gérer les inquiétudes, remonter le moral, écouter la litanie des doléances,…

Combien d’infirmières, d’inhalothérapeutes, de préposés, de médecins, de radiologistes, d’orthopédistes, de chirurgiens, de physiothérapeutes, de diététiciennes, de techniciens de surface se sont occupés de ma blonde éclopée? Combien de médicaments, de drogues, de piqûres, de shots d’oxygène, de litres de soluté lui a-t-on donnés ? Combien de seringues, de gants de caoutchouc, de tubes, de gobelets de plastiques, de produits désinfectants, de pansements, de prise de tension, de compresses fraîches,…?

Tout ça, gratis. Zéro payement. Zéro comptant. Zéro versement.

La patiente a souffert, mais elle ne s’est pas plainte une seconde du système de santé.

Pourquoi ne voit-on jamais dans les médias ces accidents de parcours que notre système de santé tant décrié a remis sur pieds? Vous trouvez ça trop plate? Ça manque de sensations? Vous aimeriez des boyaux sur le plancher? Des morts en série? Une épidémie asiatique?

Comme Kim, ma voisine de blogue, j’ai changé de décennie. Et j’ai changé de point de vue. Parce que c’est l’expérience qui nous montre la réalité du monde dans lequel on vit.

Texte publiée dans Urbania

Quand est-ce que tu es devenu un homme?

C’est imperceptible. Et pourtant tellement flagrant. Un jour, tu es ce petit garçon qui saute sur les fauteuils du salon en criant « À l’attaaaaaque! », qui fait cent fois le tour de la salle à manger en courant, qui grimpe dans les arbres, qui se cache dans les draps, qui pète en riant. Un autre, celui qui écoute sur son iPod les mélodies touchantes de Patrick Watson, qui parle de politique, qui s’inquiète de la planète, qui tchille dans le quartier et qui regarde les filles en riant. Aujourd’hui, le gamin que tu étais hier n’existe plus. Et demain, la personne que tu es aujourd’hui ne sera plus non plus.

Le temps est la seule chose sur laquelle notre volonté ne pourra jamais rien. Le génie des humains n’a pas d’emprise sur le soleil qui se lève chaque matin. On ne peut pas arrêter l’expansion de l’univers ou ralentir la rotation de la terre. L’insouciance de l’enfance n’est malheureusement que passagère. On passe le reste de sa vie à essayer de s’en souvenir. Pendant ce temps, la terre tourne, tourne, tourne.

Profite de ces instants précieux où tout est possible. Profite de la promesse de l’aube*, de la vie qui se découvre comme un jardin au printemps. Profites-en, tant que tu as encore ton cœur d’enfant. Profite, parce que demain tu seras grand, après-demain tu seras vieux et après après-demain tu ne seras plus.

Quand est-ce que tu as construit pour la dernière fois un monde imaginaire avec tes Lego?
Quand est-ce que tu as sifflé pour la dernière fois un refrain tout seul dans la rue? Quand est-ce que tu a découvert que ce sont les hommes qui ont mis la planète dans cet état? Quand est-ce que tu as compris que tu n’habiteras jamais dans une cabane dans les arbres? Quand est-ce que tu as pris conscience qu’il y a dans la vie plus de journées de travail que de journées de vacances? Quand est-ce que tu vas ranger ta chambre?

Quand est-ce que tu es devenu un homme assez fort pour t’occuper de ta maman mal en point? Quand est-ce que tu es devenu ce beau bonhomme que les filles regardent en baissant les yeux? Quand est-ce que tu es devenu un homme sûr de ses certitudes et fort des ses interrogations?

Joyeux anniversaire, mon fils!

*Un livre de Romain Gary que je t’encourage à lire quand tu auras lu Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry que j’ai laissé sur mon bureau pour toi.