L’art de s’enfarger* dans les voiles

5230a63953e4b_largeDans cette affaire de charte des bidules-de-patentes-de-chose-truc québécois, qui qu’on soit et peu importe en qui on croit, chaque fois qu’on dit ou qu’on écrit quelque chose sur le sujet, on se brouille un peu plus. Ne suis-je pas moi-même en train de plonger dans cette mêlée au risque de m’empêtrer dans mes propres propos?

Entre les «pour» qu’on entend finalement peu, les «contre» qui tiennent le crachoir depuis qu’ils ont entendu qu’une charte se tramait et les «neutres» qui ne savent pas où se situer mais qui ont hâte que le hockey recommence pour qu’on puisse parler d’autre chose, il reste peu de place pour imaginer vraiment une société encore meilleure et toujours plus juste.

En voulant créer une avancée dans un débat qu’il fallait de toute façon avoir tant le gouvernement précédent l’avait étouffé, le PQ déclenche l’ire et l’hilarité. Ce n’était certainement pas le but recherché.

Le gouvernement Marois est maladroit, c’est le moins qu’on puisse dire, et certainement opportuniste, ça en devient lassant. Il agit comme un Tabarnacos qui visiterait un monastère orthodoxe en short et en bedaine.

Pourquoi avoir laissé les détails de la patente s’échapper et polluer l’univers médiatique d’un été qu’on ne voulait pas voir finir? Les bien-pensants et les bien sensés se sont empressés sans surprise d’avoir une opinion sur le sujet avant même d’avoir lu le texte de la charte. Pendant que les tricotés serrés et les conservationnistes pleins d’espoir priaient dans leur coin pour que leur bon vieux Québec d’autrefois ne perde ni la face ni la croix.

Le «débat» s’est vite mis à spinner sans qu’on puisse se faire une idée à tête reposée. Le terrain était miné avant même que Bernard Drainville n’y mette les pieds.

Les outrés du règlement, les défenseurs du voile et du kirpan, les amis de l’ouverture à tout vent se sont jetés sur la charte avec frénésie et, souvent, justesse. Mais leurs interventions, au lieu d’ouvrir le débat, ont braqué l’attention et fermé la discussion. Au lieu de se demander si nous ne devrions pas réfléchir sereinement sur les enjeux de la place de la religion dans la sphère publique, c’est un NIET catégorique et sans appel à la proposition Drainville. (Entre parenthèses, je m’amuse toujours de voir que ceux qui défendent becs et ongles le port du voile et autres accessoires religieux sont souvent ceux qui sont les premiers à rejeter avec mépris toute apparence de foi catholique. L’inclusion, c’est valable, me semble-t-il, pour toutes les confessions).

A-t-on besoin de tout ce bruit, de ces chemises déchirées (c’est une image), de ces manifestes rondement écrits, de ces chroniques toute noire ou toute blanche et de ces tweets à voile et à vapeur?

Cette cacophonie malsaine nous ferait presque oublier que le Québec est une des sociétés les plus accueillantes au monde. Je répète pour que, quel que soit le bord du voile où vous vous situez, vous compreniez bien: le Québec est une des sociétés les plus accueillantes au monde.

Si les Québécois sont intolérants, c’est avant tout envers eux-mêmes. Ils sont plus virulents contre la proposition maladroite de Drainville que contre les manifestations ostentatoires (!) de soumissions religieuses. Ils sont plus radicaux envers une tentative de codification, toute mal ficelée soit-elle, qu’envers les dérives possibles d’un laxisme trop accommodant.

Moi, c’est sur cette intolérance autodestructrice que je voudrais jeter le voile. Parce qu’à force de voir du mal partout, on va finir par en trouver.

****

Notez que le masculin est utilisé ici à titre d’allègement textuel sinon y en a encore qui ne vont pas être content(e)s.

*S’enfarger : (au Canada) s’empêtrer dans des difficultés.

 

Texte publié dans Urbania

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