Un voyage dans le temps

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Il fallait voir la tête du douanier américain quand nous lui avons dit que nous allions à Poughkeepsie (NY). Il était 4 heures 45 du matin jeudi dernier. Il faisait noir. Dans le bureau où Patrick a dû compléter les formalités, les quelques agents du poste frontalier de Lacolle/Champlain avaient la mine endormie et le geste lent. Nous étions les seuls « clients ».

Quand est-ce que ça arrive qu’il n’y a personne au poste de douane de Lacolle ?

Ma petite voiture a descendu les Adirondacks comme une machine à remonter le temps. En chemin, nous avons beaucoup parlé. De la vie, des relations entre les gens, du temps qui passe, des souvenirs, de la famille, des enfants, de la société, de la civilisation, de l’intimidation, du pouvoir qui altère la raison, des hommes et des femmes, des femmes et des hommes, du jugement des autres, des racines et de l’immigration, du pays d’où l’on vient et du monde où l’on va, du délire paranoïaque qui anime certaines figures médiatiques, de chirurgie pédiatrique, de marketing de contenu, de l’accélération irréversible des choses, de la technologie qui améliore la vie et de la technologie qui détourne de la vie,…

Le jour se levait quand nous avons croisé le trafic d’Albany sur l’Interstate 87. Au-delà des Catskills, il y avait la jeunesse de mon ami Patrick Froehlich. Dans les années 1960, sa famille avait suivi son père ingénieur chez IBM. Et pendant quelques années, le petit français a vécu comme un petit américain.

Lorsque Patrick m’a appris qu’il n’était jamais retourné dans la région de Poughkeepsie depuis près de 40 ans, je me suis dit que ce serait un excellent prétexte pour un road trip impromptu sur les traces de son passé à recomposer. Il n’a pas hésité longtemps à dire oui à ma folle proposition.

À Newburgh, nous avons quitté la 87 et pris le pont qui enjambe l’Hudson. Patrick avait méticuleusement noté chaque adresse que nous devions visiter. Nous n’allions pas remonter le temps de manière chronologique, mais dans l’ordre géographique, du Sud au Nord. En commençant par Fishkill et en remontant jusqu’à Poughkeepsie.PONT«Ma piscine! C’est ma piscine! C’est là que j’ai appris à nager!» Patrick était ému et troublé. Ça ne ressemblait pas à ses souvenirs. Les petits immeubles du quartier Mountain View n’étaient plus verts. Mais avaient-ils un jour été verts ? Le gardien de sécurité est venu nous voir. Aux États-Unis, il y a toujours un gardien de sécurité qui surgit de quelque part pour vous demander ce que vous faites. Les arbres avaient-ils poussés? Les maisons avaient-elles été repeintes? Une gentille retraitée qui fait du travail bénévole nous a aiguillés vers un autre développement immobilier. Aux États-Unis, il y a toujours une gentille retraitée qui fait du travail bénévole prête à vous aider.

GFishkillreen Hill, c’était là, de l’autre côté de la route 9. La maison des Froehlich était bien verte. La piscine, le parc avec la fusée bleue, les balançoires, les murs de bois verts, le petit balcon,… Tout était encore là.

La mémoire vive de Patrick tournait à plein régime.

 

_hgaczggJpwqh_mHdy0QYi4vEuPahQgT2ismSMNpQ8QNous sommes allés au Friendly’s de Fishkill pour manger les pancakes de son enfance. La bâtisse n’avait pas bougé, elle se trouvait toujours au cœur du village, la pancarte bien visible. Mais le parking était vide, les vitres étaient sales, la porte était fermée. Nous sommes allés au Diner 84 essayer de retrouver les saveurs du passé. Les pancakes avaient le même goût que dans les souvenirs de Patrick. Le sirop de poteau goûtait le sirop d’érable. Le bacon était crispy. Les œufs au miroir étaient bien gluants. Les clients avaient 100 ans et leurs regards racontaient l’Amérique. La tasse de café était toujours pleine et la serveuse était rigolote.

 

La panse bien tendue, nous avons marché un peu dans l’unique rue de Fishkill.

School2Ce monsieur avec son chapeau de paille. Était-ce un ancien prof de gym? Et cette vieille dame à la peau toute fripée? Une ancienne institutrice? J’imaginais un tas de rencontres improbables. En Amérique, les gens ont les racines friables et ne restent pas souvent toute une vie au même endroit.

L’école primaire de Fishkill, elle, n’avait pas changé. Mais il était bien entendu impossible d’y entrer.

Nous avons continué vers le Nord.

Wappinger Falls, le High School surveillé par un gardien qui ne nous a pas laissés approcher, l’église où les petits français d’IBM suivaient des cours pendant que leurs amis américains faisaient du sport, l’ultime maison familiale avec l’escalier de béton sous lequel Patrick traquait les couleuvres.

Plus au Nord encore, les installations d’IBM. Nous avons passé les barrières sans contrôle. De gigantesques stationnements, des immeubles de béton, l’Hudson, des kilomètres de terrains privés, un sentiment de vide.

Appart1La route 9 comme une ligne du temps.

Poughkeepsie, la destination finale de notre voyage impromptu. Le premier appartement, la petite école, le terrain de golf d’IBM et ses installations sportives abandonnées elles aussi. L’Amérique dans tous ses états.

 

Patrick retrouve ses marques, revoit des images, revit des souvenirs. Le centre de Pougkeepsie n’a pas beaucoup changé. Moins de tension, mais autant de pauvreté. Des façades placardées, des terrains vagues, des acheteurs d’or, des magasins à 1$. Des pans de vie défilent sous le regard des gros noirs immobiles sur le seuil des boutiques désaffectées.

10727818_511986288938500_213538529_nPatrick achète le Pougkeepsie Journal. Nous prenons un café au Alex’s Restaurant. Parmi les nouvelles, la vente des installations d’IBM. 14 000 emplois perdus. Le présent rattrape le passé. Elle est loin l’époque où la multinationale faisait venir des ingénieurs d’Europe avec leur famille au complet. Le petit Patrick voit son passé qui s’échappe. Nous lisons en direct l’épilogue triste de l’histoire d’une région sans histoire qui, comme tant d’autres, a vécu la croissance et le déclin en quelques décennies.

Nous remontons l’Hudson vers notre présent par Vassar College puis les jolis villages de Hyde Park, Rhinebeck, retraverser l’Hudson, la 87, les terrasses d’automne des banlieues d’Albany sont pleines de gens insouciants, les Adirondacks encore dans le noir, la lune un peu moins ronde, la frontière comme dernier chapitre d’un voyage dans le temps.

Au bout de la route, les lumières de Montréal dansent à l’horizon. Et la vie continue.

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A propos Pascal Henrard

Associé, créateur de contenu, Esprit de Marque. Auteur (Hurtubise, Isatis, Phoenix). Chroniqueur (Huffington Post, Urbania), scénariste (Télé-Québec, Radio-Canada), concepteur-rédacteur
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