Ma Valise

10995897_10152783594122633_8924954872933405459_nDans le cadre du Festival littéraire international de Montréal Metropolis Bleu, Patsy Van Roost, la magique Fée du Mile End, a eu une idée: une déambulation à travers les rues du Mile End pour entendre six histoires d’objets. Elle m’a demandé de raconter une de ces six histoire, celle de Ma Valise. La voici.

Valise1Je vais vous raconter une histoire qui commence le 4 janvier 1988. Vous rappelez-vous ce que vous avez fait  le 4 janvier 1988 ?Le temps qu’il faisait il y a 27 ans, 111 jours, 21 heures et des poussières… Vous rappelez-vous de la couleur du ciel ? De la fraîcheur de l’air ? Des gens que vous avez vus ? De ce que vous avez mangé, de ce que vous avez bu ?

Je me souviens de tout. Le champagne à 10 heures du matin dans la grande maison de l’avenue Molière à Bruxelles pour fêter mon départ. Le vin blanc à 25 heures dans le loft branché de la rue Marianne à Montréal pour fêter mon arrivée. Je me souviens de la musique qui jouait dans mes oreilles alors que j’étais dans le ciel. Je me rappelle les larmes du départ, la fébrilité de l’arrivée, l’aéroport de Mirabel, la nuit qui enveloppe la ville, les banlieues infinies, les escaliers devant les maisons. Il n’y a pas une seconde de ce jour qui a duré 30 heures dont le souvenir s’effacer de ma mémoire.

Et pourtant j’oublie d’habitude tant de choses.

Avant de décoller de Bruxelles pour renaître à Montréal, j’avais rangé dans ma valise des pans de vie que je pensais indispensable. J’y avais mis l’essentiel de mes possessions et l’accessoire de mes ambitions pour venir passer six mois ici. J’aurais aimé y mettre l’amitié et l’amour que je laissais derrière moi. J’aurais aimé emporter les soirées de l’Arcane, les balades en vélo dans le Pajotteland, les matchs du sporting d’Anderlecht, les virées sur la Grand-Place. Mais une valise ne s’encombre pas de sentiments. Les six mois ont duré un an, puis deux, puis trois, puis dix, puis vingt. Plus d’un quart de siècle plus tard, je suis toujours ici.

Dans la valise, il y avait donc ma vie. Quand j’ai ouvert la valise, ce 4 janvier 1988 vers 9 heures du soir, dans un appartement de la rue Esplanade, ma vie a changé. Et j’ai rangé cette vie dans les tiroirs du seul meuble de ma petite chambre.

Il ne reste plus grand-chose de ce jour. Les objets ont vécu, et le temps a passé, certains chandails n’ont pas survécus à l’hiver, les pantalons n’ont pas pu éviter l’usure des chaises de bureau, mes chemises fleuries sont passées de modes, des choses se sont perdues dans les rangements, d’autres ont été oubliées dans les déménagements. Ce qui reste semble étonnamment résistant. Au gré des saisons, je retrouve de temps en temps dans le fond d’un tiroir des morceaux qui ont fait ce grand voyage dans ma valise. Je les mets encore. Les habits n’ont d’histoire que lorsqu’on les porte.

11137854_1015416818471605_119263221_nJ’avais acheté ma valise dans une grande surface. Ma mère avait voulu m’accompagner. C’est elle qui a payé la valise qui allait m’éloigner d’elle… Je n’ai plus jamais voyagé avec cette valise, elle est trop grosse, trop lourde, trop encombrante. Peut-être trop chargée de souvenirs. Mais jamais je ne m’en débarrasserai. Habituellement, elle prend la poussière dans la cave et contient des choses dont on ne se sert jamais mais dont on ne veut pas se séparer…

Pour aujourd’hui, j’y ai remis des choses qui ont fait le voyage avec moi. Voyons voir ce qui reste de ce que j’avais amené en 1988…

Mon manteau. Je croyais qu’il était chaud. Je l’avais acheté exprès. Il était en cachemire, il était stylé, doux, sobre, beau. J’étais certain qu’il allait me protéger de l’hiver canadien… Le 5 janvier je suis rentré du bureau où je travaillais sur la rue Marie-Anne à pied jusque ma chambre de la rue Esplanade. Il faisait moins mille. Le 6 janvier j’achetais un nouveau manteau. Je n’ai presque jamais remis le manteau de cachemire.

Les chaussettes de l’armée. En Belgique, le service militaire était obligatoire. J’ai perdu 10 mois de ma vie, mais j’ai reçu du ministère de la Défense des caleçons, des t-shirts, un béret de paracommando, des bottes de combat et des chaussettes. Le tout indestructible. Je ne sais plus ce que j’ai fait des caleçons.

Les chaussettes de maman. Ma mère avait peur que j’attrape froid en arrivant au pays des caribous et des grands espaces. Elle m’a tricoté quelques paires de chaussettes. Je les ai portées, je les porte encore. Contrairement aux chaussettes industrielles, elles ne semblent jamais s’user. Créative et artiste, ma maman donnait à mes chaussettes une petite touche personnelle qui m’accompagne à chaque pas.

Le livre de l’histoire de la pub en Belgique. J’y suis avec des camarades d’école. En 1988, nous étions les forces vives de l’avenir de la pub. Aujourd’hui, l’avenir de la pub est histoire du passé. Je l’avais emporté pour montrer à ceux avec qui j’allais travailler d’où je venais.

Les mouchoirs que m’offrait ma bonne-maman. Elle n’était pas bien riche, mais elle avait toujours une petite attention pour ses petits enfants. Aujourd’hui on ne se mouche plus que dans des Kleenex et les grand-maman ne peuvent plus offrir des mouchoirs pour sécher les chagrins ou éponger les microbes.

La cravate du grand-père que je n’ai jamais connu. Ça faisait branché, aujourd’hui on dirait Hipster. Je pensais qu’elle allait me donner du style.

L’étiquette de Nationair. Cette compagnie pas chère nous bourrait d’alcool pour nous faire oublier que ses avions perdaient parfois des boulons. Heureusement celui-là m’a mené à destination.

IMG_20150426_171142748Il reste peut-être encore quelque part dans le fond de la cave une vieille paire de gants de skis déchirés, un bonnet, la cassette que mes amis m’avaient préparée avec mes morceaux de musique préférés… Le reste a fini dans une poubelle. Ou dans l’oubli.

Les objets sont comme la mémoire, ils s’usent avec le temps. Longtemps après avoir perdu leur innocence, ils perdent leur existence…

À moins qu’on les conserve avec attention. Comme cette valise inutile, mais si précieuse pour moi.

> renseignements sur le travail de Patsy Van Roost: patsyvanroost.com.

> renseignements sur le festival littéraire de Montréal: Metropolis Bleu.

 

 

A propos Pascal Henrard

Associé, créateur de contenu, Esprit de Marque. Auteur (Hurtubise, Isatis, Phoenix). Chroniqueur (Huffington Post, Urbania), scénariste (Télé-Québec, Radio-Canada), concepteur-rédacteur
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2 commentaires pour Ma Valise

  1. Jean Roy dit :

    Excellent souvenir. Voici un lien sur la valise-livre qui devrait vous intéresser: http://catherine-ricoul.blogspot.ca/2013/04/la-valise-livre-de-lexil-das-kofferbuch.html

    J’ai une photo du Mile End prise le 29 janvier 1988 peu après ma propre arrivée. Ce n’est pas le 4 janvier, mais c’est pas loin… On y sent très bien la fraîcheur de l’air…!

  2. Mercj Jean. Fascinante que cette valise-livre.

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